Il était une fois la crise – Roger Ikor AGBOHO GLELE

Il était une fois la crise

C’est avec un pincement au cœur que, sous la plume de sa majesté AGBOHO GLELE, je me délecte de cette fresque de la douloureuse année 1989 au Bénin. Il était une fois la crise est un recueil de nouvelles publié pour la première fois en 1995 au Bénin, dans le cadre du concours Littéraire « Regards croisés sur le Bénin » organisé par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF).

« Il était une fois la crise », est la première nouvelle dont le recueil est éponyme. Ce récit expose la vie miséreuse d’un peuple soumis à un régime totalitaire à partir des mésaventures dramatiques d’un enseignant. Mêgnon, enseignant de mathématiques, fonctionnaire de l’État, comme tous les autres agents de la République démocratique Tobolo, n’a pas perçu de salaire pendant huit mois.  Avec Vivo son épouse, il a eu quatre enfants dont Assiba, la benjamine. Il gage alors tous ses biens matériels contre de modiques sommes d’argent. Mais cela n’a rien réglé. Au bout de trois jours passés à jeun, les enfants ont commencé par succomber. C’est d’abord la petite Assiba : anémiée, difficilement transportée à l’hôpital, elle doit subir les conséquences directes des absences de liquidité à la « Société Nationale des Banques ». Alors qu’il réfléchissait à où trouver les moyens pour payer l’ordonnance pendante à sa main, il est confondu à la foule des étudiants-grévistes. La police anti-émeute l’embarque pour trois jours de garde-à-vue. A sa libération, il décide alors de faire un prêt chez son ami Bidégan.

« Une fois arrivé, il fut accueilli par une épouvantable atmosphère funèbre. […] En effet Bidégan accablé par la faim et la misère, venait de se suicider avec ses deux enfants » (p.49).

Désorienté par la triste nouvelle, prenant son courage à deux mains, il fait un tour chez un autre de ses amis, Aïtin. Chez ce dernier, il découvre un autre spectacle non moins écœurant :

Mêgnon, déboussolé, rejoint les siens à l’hôpital où une autre situation plus affligeante que celles de Bidégan et de Aïtin l’attendait : sa fille est passée de vie à trépas. Faute de moyen pour payer les services de la morgue, ils s’enfuient avec le corps de la petite. Tout hargneux, il atterrit dans le bureau du directeur de la banque et lui jette le cadavre de sa fille aimée. Mais grâce à son épouse, il retrouve son calme et en fin de journée, ils procèdent à l’inhumation. Ensuite, face à la misère ambiante qui perdure, c’est l’épouse de Mêgnon qui ose une initiative des plus humiliantes. Heureusement que son audace a conduit à une fin heureuse de leur vie jalonnée d’épisodes dramatiques.

Cette nouvelle est une peinture d’une certaine période déterminante de la vie politique du peuple béninois. Un pan de notre histoire absente des livres d’histoire au programme dans nos lycées et collèges. Faut-il forcément qu’un historien le fasse ? Je ne le pense pas. Un écrivain le ferait mieux et l’a d’ailleurs si bien fait. Car lui, contrairement à l’historien, dispose de la liberté fictionnelle. Et, ma foi, c’est sûrement la portée historique de ce chef-d’œuvre qui a milité à son élection au rang d’ouvrage désormais au programme en classe de Première. De même, c’est dans cette classe que l’élève béninois est assailli d’informations sur les deux grandes guerres.  Désormais, il en saura aussi assez sur la crise de 89 ayant conduit son pays à la fameuse Conférence des Forces Vives de la Nation.

Laissons l’histoire au passé et revenons à l’œuvre. D’abord au style de l’auteur : il est sans ambages, sans aménité, circonlocution et moins encombré de tournures reconnues aux écrivains grandiloquents. Pourtant, tout confirme la grandiloquence des faits rapportés. Sa majesté (l’auteur est élu roi dans sa collectivité à Abomey) a réussi un tableau déconcertant fait de juxtaposition de scènes allant de la moins triviale à la mieux déshumanisante. Fierté, dignité humaine, justice, droits de l’homme ont déserté la gestion du peuple et ont cédé à la traitresse, misère omniprésente et maltraitance des citoyens. Qu’on le nomme « République de Bokéli » dans Les tresseurs de corde1 de Jean Pliya, « Mibinandou » dans Partir ou rester, … l’infamante république2, « Caphanahou » dans Etha contest3 d’Habib Dakpogan ou encore « République démocratique de Tobolo » dans le présent ouvrage, le Bénin, à travers ses politichiens, comme la plupart des Etats africains, houspillent les citoyens. Chaque fois que des écrivains tels que ceux que j’ai évoqués plus haut, doivent expliquer le Bénin, les mots se désagrègent, se dissolvent.

De cette satire, où tous les personnages- en dehors des politiciens ventrus, hauts cadres de l’administration ou commerçant, inspirent pitié et apitoiement, il appert que la déliquescence politique peut conduire les citoyens à perdre tout sens de la dignité. « Le malheur qui a trop duré finit par perdre de sa dignité. » Victor Cherbuliez ; Le roman d’une honnête femme (1865).

Un mot sur l’auteur

Roger Ikor AGBOLO GLELE, né en 1962, est d’abord un ingénieur en électronique. Il est nommé en septembre 2018 Ambassadeur du Bénin au près de l’OIF, la structure par laquelle il a révélé ses talents d’écrivain en 1995. Il a actuellement à son compte trois ouvrages dont  deux recueils de nouvelles (Il était une fois la crise et Le traquenard amoureux) et un roman (Seblamèco paru en septembre 2018 en France)

L’observateur anodin

1- Les tresseurs de corde, Jean Pliya, roman, éd. Hatier, Paris, 1988

2- Partir ou rester, … l’infamante république, Habib Dakpogan, roman, éd. Ruisseaux d’Afrique, Cotonou, 2005

3– Etha contest, nouvelles, Habib Dakpogan, éd. Plurielles, Cotonou, 2015

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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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