La guerre des choses dans l’ombre – Gaston Zossou

La guerre des choses dans l’ombre : fulgurant comme titre me diriez-vous ? Et pourtant, je puis vous dire que c’est celui qui convient le mieux à cette deuxième publication de Gaston Zossou, paru en 2003 à Paris aux éditions Maisonneuve & Larose.

« Aux mamelles aigres de l’adversité, nos pères nourrissaient leurs progénitures. Tissons la corde d’aujourd’hui à la suite de celle des jours d’autrefois. Tenons entre nos doigts calleux les mêmes fibres, et œuvrons toujours selon la même trame. » (p.5)

Cette entame du roman est un aperçu laconique de l’histoire truculente narrée dans les 163 prochaines pages. Tout est parti du décès de l’oncle Nougbozounkou, un membre de la famille Hingnissou. A la réunion au cours de laquelle la famille doit décider de l’organisation des rituels funéraires, il y avait Joseph Lanta allias frère Joe, infirmier d’État en service à l’hôpital de la ville, et de ce fait, une des personnalités les plus respectées de la famille.

Avec un argumentaire bien nourri, il réussit à persuader la famille de déposer la dépouille à la morgue de l’hôpital où il est en service. Ce qui a été fait. Le jour de l’enlèvement de la dépouille, la famille apprend, avec grande indignation, que par inadvertance, « Le corps de Nougbozounkou a été malencontreusement confondu avec celui d’un autre vieillard, dont il était voisin de placard à la morgue de la ville, et ainsi livré depuis huit jours maintenant à une autre collectivité. Il aurait été ainsi inhumé, en terre étrangère, selon des rites barbares, qui, de toute façon, diffèrent des leurs purs et authentiques. » (p.32) Cette nouvelle est venue bouleverser toute la collectivité Hingnissou qui n’entend nullement laisser passer cette infamie qui n’est qu’une profanation de la dépouille de leur fils. Après un premier échec dans une démarche de rapatriement du corps envers la famille qui a inhumé Nougbozounkou, les Hingnissou envoient un commando de trois jeunes braves, dans une opération nocturne délicate à l’insu de tous, pour exhumer les parties essentielles de la dépouille pour les rituels. L’opération, non seulement a échoué, mais les opérants ont failli y perdre leur vie. C’est alors qu’une énième réunion de crise a été convoquée. La tante Akitigbo n’a pas hésité à cracher à l’assistance son indignation à l’endroit de ces jeunes « vauriens » qui ont lamentablement échoué à leur mission. Sur ces propos, Frère Joe ne tarde pas à accuser l’ingratitude de Tante Akitigbo envers les jeunes. Mais cette réaction est celle de trop que Frère Joe aurait pu ne pas avoir. La réplique de la tante ne s’est pas fait attendre :

« – Idiotie ? Moi idiote ? Tu ne le diras pas de tout le restant de ta vie, chien ! Et de toute ta descendance, il ne s’en trouvera pas un seul qui atteindra l’âge où on parle à autrui de cette façon puante. Je te le déclare au cœur de cette nuit et au nom de tous les esprits sacrés qui s’y meuvent habituellement. J’ai parlé ! » (p.70)

« Voilà comment furent plantés, au ceux de la nuit, dans le terreau fumant de la haine, les germes de la guerre des choses-dans-l’ombre. Elle allait opposer, des années durant, Joseph Lanta alias Frère Joe, d’abord à une partie des membres de sa propre famille de Katagon, puis d’escalade en escalade, à toute la confrérie des sorciers du pays toli. » (p.71)

Les prochains jours, semaines, mois, voire années, ont confirmé les hostilités annoncées par tante Akitigbo. L’express affectation et le déménagement incognito pour une localité lointaine du village est loin de mettre Joseph et sa famille à l’ombre des attaques des-choses-de-l’ombre. Une série d’événements malheureux dans des circonstances relevant de la pure sorcellerie vient secouer la vie du petit foyer : apparition de chien noir aux allures humaines, la forte fièvre de son fils aîné, le décès en deux jours consécutifs de ses deux jumeaux à la même heure de la journée… Malgré ces événements, Joseph ne perd pas sa sérénité dans la lutte. Au contraire, dans une course effrénée, il visite les maîtres de l’art divinatoire de tous les acabits. Un des vieux devins l’avait averti : « Aucune rançon ne peut racheter des douleurs à venir, ni aucune offrande ajouter à la gloire de l’enfant qui sera grande » (P107). Mais ce que le devin n’a pas dit, c’est la sanglante réplique que Joseph Lanta, grâce à l’aide d’un plus jeune devin, a fini par donner à tante Akitigbo et ses alliés. C’est d’abord la tante qui meurt des suites d’un accident et ensuite plusieurs de ses alliés en plein midi. Quelques années plus tard, en plein jour, l’adversaire resté invisible, a réussi à assener un coup mortel à Joseph qui a succombé sur le champ.

Gaston Zossou, auteur et politique béninois

A la fermeture de la dernière page de ce roman, le plaisir que j’ai à délecter les ouvrages de Gaston Zossou est resté inchangé. De la portée sociologique au style, l’auteur confirme son appartenance à une certaine catégorie de plumes qui se fait malheureusement rare aujourd’hui. Mieux, la dextérité avec laquelle il aborde des sujets réservés souvent à une certaine classe d’initiés est une des caractéristiques communes à tous les ouvrages qui portent sa signature. Dans son roman Un os dans la gorge des dieux, le lecteur est fasciné par la description de l’épisode de la préparation du serpent qui doit atteindre Tadjin, le profanateur du dieu Shango. Il en est de même dans La guerre des choses dans l’ombre pour les rites de la réplique à l’attaque de tante Akitigbo, avec le jeune devin, dans la forêt. (pp 127-137). Et on peut être tenté d’établir une relation de similitude manifeste entre le chapitre 14 du roman  Pour une poignée de gombos de Sophie Adonon et le chapitre 17 de La guerre des choses dans l’ombre. Les deux sont des réflexions sur les points communs des rituels aux divinités de nos traditions et ceux du Dieu unique des religions révélées- le christianisme dans ses ramifications et l’islam. Si pour Sophie Adonon, nos divinités et les anges ne diffèrent que de noms ; c’est loin d’être le cas chez Gaston Zossou. Ces différentes religions n’ont en commun que des vraisemblances apparentes. Dans un autre registre, on peut aussi s’attarder sur le nom du personnage principal : Joseph Lanta. L’auteur utilisera le même nom dans un autre de ses ouvrages, Ces gens-là sont des bêtes sauvages. Mieux, Jean Pliya a aussi utilisé le même patronyme dans la nouvelle L’arbre fétiche pour désigner le personnage principal, Paul Lanta. Tous ses personnages – Joseph Lanta, Paul Lanta et Amila Lanta,  ont connu une relation très étroite avec les forces occultes.

Carmen Toudonou, auteure béninoise, a vu juste quand elle déclare que « Gaston Zossou garde à l’écrit ce phrasé méticuleux auquel plus de gens devraient faire honneur. Son profil de politique est un bruit (au sens de ce qui perturbe la réception d’un message) qui inhibe, hélas, ses succès littéraires. Le public doit (re)découvrir cet écrivain d’exception. »

L’Observateur anodin

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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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