Partir ou rester… L’infamante république – Habib Dakpogan

Voilà un roman d’une grande originalité, de surcroît d’une excellente qualité et servi par un style d’une rare élégance. Mais pour une fois encore, je constate à regret qu’il est, comme tant d’autres chefs-d’œuvre de la littérature béninoise, passé quasiment inaperçu au moment de sa sortie. Partir ou rester … L’infamante république  est le premier roman de l’écrivain béninois Habib Dakpogan, publié aux éditions Ruisseaux d’Afrique à Cotonou en 2005. Une caricature qui, à la limite,  raille, stigmatise, flagelle voire cafarde avec fougue et verve les abus, les vices, les travers du fonctionnariat dans l’administration publique.

Fifa, 22 ans, titulaire d’un Brevet de Technicien Supérieur en finances et comptabilité est admise au concours national de recrutement des contrôleurs financiers. L’euphorie de ce succès n’a duré que le temps d’un feu de paille. Elle doit aller prendre service à Totaligbé, dans le nord du pays, une zone déshéritée, sans courant et sans téléphone. L’unique moyen de communication avec le sud reste donc les lettres. Son époux, la trentaine à peine, qui assure dans le texte le double rôle du personnage principal et de narrateur, est un cadre dans une direction régionale de la santé à Zounkodaho, la grande ville du sud. Ce dernier digère mal le sort réservé à son épouse par « le chef du personnel du ministère utilisateur ». Malgré eux, elle prend service. Le couple intègre qui n’avait jamais admis la mauvaise gestion du bien public devra revoir ses « résolutions de probité ». L’installation du téléphone conventionnel au bureau de Fifa vient compliquer les choses. Son époux a essayé de « rassembler tous [ses] efforts pour résister à la honteuse tentation de céder à l’abus du bien public ». Une première fois, il se sert du téléphone. Face à sa conscience et aux avertissements de son épouse, il se justifie. Avec ses cinq ans d’expérience dans la fonction, étant déjà à l’ « apogée de la vertu, celui qui précède le déclin et la chute inexorable dans le gouffre insondable du vice » (p.29), il cède à la tentation. C’est ainsi qu’il passe des heures entières au téléphone avec son épouse dont « l’état d’esprit était guidé d’abord par la révolte issue des frustrations qu’elle a subies juste à sa prise de service. Ensuite par ce désir de changer le cours de l’univers, désir qui explose en tout jeune fonctionnaire, mais qui finit par s’émousser tant qu’il vit et voit le monde autour de lui ». (pp 28-29) Chacun des appels, en dehors des nouvelles de la petite Mina, leur unique enfant resté avec lui, constitue une occasion d’aborder tous les aspects illustrant sa frustration vis-à-vis de l’administration publique. D’abord, ses souffrances quotidiennes avec sa moto, le « symbole vivant, plutôt roulant de [sa] misère de fonctionnaire », sans cesse en panne qu’il doit traîner sur des kilomètres. Ensuite le succès d’anciens camarades qui ont réussi à s’enrichir dans le privé ou quitté le pays. Son affliction quand, encore tout jeune fonctionnaire de « bonne conscience », il a appris l’ironie avec laquelle son supérieur qualifie son attitude. L’incompétence des supérieurs dans l’administration qui humilient et briment les cadres sous leur tutelle ; les affectations arbitraires ; le per diem comme l’unique raison d’organisation de formations et d’ateliers, d’exécution d’ordres même au niveau des secrétaires ; les abus et usurpation du bien public ; la culture de l’absence au poste des agents ; la corruption des corps de contrôle et des cadres à haut niveau ; la modicité du salaire qui contraint le salarié honnête à une vie miséreuse ; … Il finit par trouver un poste nettement mieux payé dans une structure privée : va-t-il partir ou rester au service de ce système dénué de conscience professionnelle et du moindre sens de l’esprit patriotique ? Il partirait dans quelles conditions… ?

Habib Dakpogan, auteur

Bref au fil des pages, des appels, des grognes de frustré, par sa plume effilée, l’auteur a fait une radioscopie déconcertante d’un fonctionnariat public malade de ses agents, de la corruption, des politiques de nominations et d’affectations. Dans ce roman comme dans son recueil de nouvelles Etha Contest, Habib Dakpogan confirme qu’il a l’art de mélanger l’humour à la satire sans jamais tomber dans la vulgarité. Le style est resté alerte jusqu’à la fin.

Du grand art ! À découvrir absolument.

L’Observateur Anodin

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