Pour une poignée de gombos – Sophie ADONON

C’est évident ! C’est sûrement ça qui est à l’origine du choix porté sur l’œuvre par le collège des inspecteurs de français du Bénin pour être désormais un des romans au programme en classe de 2nde, toutes séries confondues, à partir de cette année scolaire, en remplacement d’Une vie de Boy de Ferdinand Oyono : la portée sociologique de l’œuvre ! A cela, on peut ajouter l’opportunité du changement d’Une vie de boy. Mais après lecture de l’ouvrage, à côté de l’intrigue bien étoffée, il y a quelques « grains de sable » dans ce plat littéraire que nous offre celle que j’appelle affectueusement « Dada », Sophie ADONON.

Résumé du roman Pour une poignée de gombos de Sophie ADONON

Désolé ! Au nom de la promotion des ouvrages au programme, je ne le ferai pas. Et je déconseille à tous les blogueurs et autres auteurs de contenus littéraires du web d’en faire. Car, c’est sûr que nos jeunes frères et sœurs élèves qui semblent mieux divorcés, chaque année scolaire qui passe, d’avec la lecture de textes en général et du roman en particulier, en dépit de l’effort de lecture du livre (ce qui est recommandé), vont s’adonner à des plagiats de résumés mis en ligne. Une pratique que nous devons décourager.

Sophie ADONON vend et vante le culturel et le cultuel du pays Fon

Au-delà  de l’image qu’a de sa société l’écrivain, le roman reflète aussi la personnalité de ce dernier qui émane en partie de la culture qu’il a de la tradition de « chez lui » : d’où il vient, ce qu’il en a ouï dire et les relations qu’il a entretenues avec ce milieu. Sophie ADONON est originaire d’Abomey, ancienne capitale du célèbre royaume de Danhomè. C’est donc sans surprise aucune que son œuvre, en tout cas celle-ci, porte les traces culturelles et cultuelles des Fonnous (gentilé de ceux qui sont originaires de localités où on parle le Fongbé  et non les ‘’fonphones ou les fonphiles’’). C’est sûrement une des œuvres qui exposent le mieux la culture fon surtout l’art culinaire du plateau d’Abomey. Ces traces sont omniprésentes dans l’œuvre. Déjà à l’entame, le récit est investi de présentations de mets authentiques des Fon qui provoque la curiosité ou la nostalgie chez le lecteur. « Adjagbé ou Amènou », « Abla », « Kowé », « Akandji », « Azantan  ou Abœuté », « Atatchitchi », « Doko »,… Et pour mieux confirmer la portée sociologique qu’induit cet exposé de la gastronomie du centre Bénin, elle ajoute en note de bas de page : « Pourvu que ces savoir-faire soient sauvegardés par des systèmes de coopérative, afin de résister à la mondialisation culinaire qui guette à travers l’expansion du fast-food ! Le hamburger ne peut suppléer l’adjagbé » (p14). Un peu plus loin, à la page 45, elle évoque le « lio » et le « dolo ». En dehors du gastronomique, le culturel du centre-Bénin est aussi exprimé à travers l’habillement. La tenue qu’a portée Tony Zanta, le commissaire, pour venir découvrir la famille de sa future épouse, l’ « Agbada » ; l’habillement de Dansi,…Quant au cultuel, Sophie ADONON en a fait le même exercice qu’avec la typologie des mets : c’est au chapitre XIV qu’elle affuble le lecteur d’un exposé qui loue le syncrétisme et comparatif entre les divinités animiste et les anges et archanges de la Bible ou du Coran. La divinité Hêviosso ou Shango, dieu de la foudre sera comparée à l’Archange Saint Michel (pp. 172-173), Sakpata, dieu du tonnerre à l’Archange Saint-Raphaël (p.176), Mami Wata à l’archange Saint –Uriel (p.177). Mieux, en dehors de ces comparaisons, il y a certains faits qui relèvent de réalités purement cultuelles : les consultations suivies de sacrifices de Dansi à la divinité Dan pour pouvoir concevoir (chap. V), l’apparition du feu père de Régisse sous l’apparence d’un « vieillard sans âge » pour délivrer sa fille grâce à un cauris et à un aveu à tous les offensés ; la mort mystérieuse de Régisse (foudroyée par la divinité Hêviosso) suivie des rituels des adeptes de ladite divinité ; Régisse, qui est déjà morte à Abomey, est apparue à sa sœur à Cotonou dans le même temps (ces acabits d’histoires courent les rues au pays Fon). Ce roman a le mérite de faire connaître et de mettre en valeur les valeurs culturelles et culturelles des Fon et en particulier de la ville d’Abomey.

 

L’opportunité de remplacer Une vie de boy de Ferdinand Oyono

 

Selon le Programme national d’édification de l’Ecole Nouvelle édité en 1977 par l’ONEPI à Cotonou, qui a été à l’origine de l’élaboration d’ « une reforme authentique de l’Enseignement conforme aux exigences de la Nouvelle Politique… », « tout système d’éducation répond aux questions permanentes suivantes : Quel type d’homme former ?; pourquoi le former ?; comment le former ? » (p. 9). Vu ces objectifs assignés à l’Education nationale, le roman Une vie de boy ne répond plus aux attentes dans un monde où les idéaux de la mondialisation suppriment toutes barrières raciales, historiques, … A cela s’ajoutent de nouveaux défis à la jeunesse avec l’avancée de la technologie. Du coup, vu le procès du colonialisme que fait Oyono dans son roman, fait de ce dernier cesse d’être aux services des attentes de l’école. D’où la nécessité de son remplacement.

En classe de 2nde l’élève du cursus normal est dans l’adolescence : période très sensible de la vie du jeune avec ses crises identitaires, le mouvement des hormones …  Du coup, en bon pédagogue, on sait qu’on ne doit jamais dire à l’adolescent « on ne fait pas ça ». Mais en lui indiquant les conséquences, on le soumet à son libre arbitre. C’est beaucoup plus cette pédagogie qui saute à l’œil dans Pour une poignée de gombos. L’élève lecteur sait désormais que certaines amours ne sont pas à nourrir (cf. le monologue de Régisse aux pages 42, 43). Les conséquences peuvent être mortelles et étendues sur des générations. Le mensonge, la vengeance,…et plusieurs autres thèmes abordés dans l’œuvre viennent donner raisons aux inspecteurs de français.

Il y a comme un « grain de sable » dans ce plat littéraire

Je tiens à dire mon appréciation, puisque en note de bas de page, l’auteure même nous dit que « ce chapitre vaut ce qu’il vaut. Chaque lecteur l’appréciera à sa juste valeur »,. Je ne parle pas ici de fautes, non ! Mais de l’appétit suspendu du lecteur au chapitre XIV. Je ne suis pas contre le fonds du chapitre, mais c’est la forme et quelque peu son positionnement dans l’œuvre. En ce qui concerne la forme, moi j’y vois beaucoup plus un exposé comparatif des divinités des religions traditionnelles aux religions révélées. L’égalité divinité = archange est ce que j’en retiens. Sophie ADONON aurait pu, par exemple, donner la parole à des personnages pour faire ce travail « à sa place ». Mieux, ce suspens ex abrupto à un moment du récit où le lecteur a une fougue, une soif de connaître le dénouement : quel est sort de Régisse ? Les deux jeunes amoureux vont-ils continuer désormais qu’ils sont conscients de l’inceste ? Julienne de son côté : va-t-elle pardonner l’infidélité et l’opprobre de son époux qui date de plus d’un quart de siècle ? Certes, toutes ces questions ont eu de réponses dans la suite de l’œuvre. Mais cet exposé du chapitre XIV est mal venu, à mon avis.

Du reste, mes félicitations à l’auteure car elle est la première écrivaine béninoise dont le roman est admis au programme.

 

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