« Présentation officielle, ce samedi 11 février à l’auditorium de l’Institut français de Cotonou à partir de 16 heures »

Extrait

Mémoire olfactive ou visuelle ? L’air
et tous les effluves de la rue
virevoltaient à travers les vitres
grandes ouvertes du 4×4 rutilant et
titillaient les narines de ses
occupants. Le pied à fond sur
l’accélérateur, Kenya aurait pu
fermer les yeux et se situer
précisément dans la ville, rien qu’à
l’odeur ! Ici le bord de mer. Là, le

port. Un peu plus loin, la petite
échoppe du quartier et ses vapeurs
d’alcool. En se concentrant un peu
plus et en cas d’affluence, les
haleines fétides qui signalent le
temps pour certains de rejoindre
leurs familles ainsi que leurs ennuis
quotidiens, ceux-la mêmes qui les
avaient justement conduits jusque-là.
Kenya n’éprouvait jamais le besoin
de voir défiler les paysages
alentours, elle connaissait cette ville
par cœur, l’aimait mais n’aimait pas
pour autant s’y attarder. Rouler en
trombe dans ses petites rues et tout
ressentir, pouvoir repérer
furtivement le salon de coiffure
grâce au mélange de parfum et
d’odeur de plastique brûlé et de
chimique en tous genres, pouvoir se
rendre compte de l’arrivée
imminente de la pluie avant même
qu’une seule goutte ne vienne
s’écraser lourdement sur le pare-
brise ; ceci, grâce à l’air chargé
d’humidité qui caressait avec un peu
plus d’insistance que d’habitude, son
avant-bras, non plus comme une
simple mousseline mais plutôt
comme un duvet, juste un peu plus
épais. Tout ceci lui procurait un léger
sentiment de liberté autrement
improbable ou tout simplement
factice dans une ville dont elle
connaissait tous les recoins, toutes
les allées, sa géométrie entièrement
gravée dans sa tête depuis bien
longtemps.
Mais ce jour-là, sur le chemin du
retour, une odeur se fit plus précise
et plus douce. Kenya tourna la tête et
visualisa dans la vitrine de la
boulangerie un plateau de petites
brioches au citron. Elle imagina ces
brioches, vu leur taille minuscule en
formes de tous petits citrons. Une
main pouvait en tenir à peu près
cinq ou six et une bouche pouvait en
croquer jusqu’à trois à la fois. Les
locaux les appelaient « citronnelles »
et vu qu’il s’agissait exclusivement
d’une production locale, ce devait
bien être leur nom officiel. Elle se
remémora alors une scène, presque
vingt ans en arrière.
— Mais arrête de te gaver avec ces
saletés ! T’as vu la taille de ton
ventre ! Toi, t’as pas pris de poids
mais t’es en train de tout lui refiler à
ce pauvre gosse !
— C’n’est pas grave, que des produits
naturels. Le disant, elle avala trois
citronnelles de plus. Ça ne peut pas
lui faire de mal de toute façon,
ajouta-t-elle.
— Même enceinte, ce n’est pas
interdit de réfléchir de temps en
temps, tu sais ! Tout ce qui est fait
dans cette ville pourrie, c’est de la
me-r-de. Ça te paraît pas louche que
personne d’autres n’en fassent de ces
saletés ? Il n’y a qu’ici qu’on en
trouve. Et vu que cette ville est
remplie d’arriérés, à ta place, je me
méfierais ! En plus, si tu veux qu’il
se tire un jour d’ici et pas qu’il reste
cloué sur place, n’habitue surtout pas
ton enfant à ça !
Quand Kenya le vit après
l’accouchement, même couvert de
toutes ces « immondices » comme
disait Tona la virulente, ce fut un
bonheur pur. Le sang, le placenta,
ses propres excréments
n’entachaient en rien son
émerveillement. Elle avait perçu ce
que la sage-femme et Tona ne
remarquèrent qu’après qu’il fut
débarrassé de tout le superflu
physiologique qui l’avait suivi hors
de la matrice, dans son nouveau
monde.
— Comment une telle perfection peut-
elle être le fruit de tes entrailles !
S’exclama Tona.
Penser qu’il avait baigné dans un
liquide visqueux, odorant, qu’il avait
ingurgité tous les         « déchets » que
sa mère d’à peine vingt-trois ans
avalait, de la bière en passant par la
cigarette, sa morve quand elle était
malade, les somnifères quand elle
était déprimée, des psychotropes
quand elle voulait oublier qu’elle
était déprimée. Penser à tout ça et
voir à quel point il était une réussite,
à quel point il illuminait la pièce,
tout ça vous poussait à ne plus croire
en rien. Ni au rationnel, ni en la
médecine. Ne plus croire en rien, si
ce n’est en la destinée ou en la
chance. Ce fut un choc. D’une
succession de petites malchances en
passant par de grands malheurs, à
l’arrivée, un miracle pour les plus
croyants, une chance pour les athées,
un dû pour les mécréants. Shabani
était son nom.
Extrait (pages 16 à 18) de Passionné
(e)s, Christelle Hazoumè, Les
Editions Plurielles, Cotonou, Janvier
2017, 232 pages.
Présentation officielle ce samedi 11
février 2017 à 16 heures à
l’Auditorium de l’Institut français de
Cotonou.
Image : Bernard Fournier.

A propos de Observateur anodin 141 Articles
Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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