Mémoire du chaudron – épisode 28

Aujourd’hui jour de clôture des dépôts de candidature pour la présidentielle de mars 2006. Et pourtant aucune nouvelle de Yayi. J’avais pu glaner quelques informations sur sa position géographique, mais je n’étais pas fondé à les partager. Je savais par exemple qu’il avait entrepris une tournée auprès des chefs d’État de l’espace UEMOA pour leur annoncer sa candidature prochaine à l’élection présidentielle béninoise et par conséquent son départ de la tête de la Boad. Ses relations avec ces chefs d’État étaient plutôt bonnes. Pas plus. Mamadou Tandja le nigérien ne lui cachait pas sa sympathie. Blaise Compaoré le burkinabé était plus froid et plus intrigant , mais n’affichait pas de réserve particulière à ce projet politique. Amadou Toumani Touré le malien l’encourageait avec effusion à y aller. Laurent Gbagbo l’Ivoirien faisait des blagues allusives sans que sa position ne soit clairement lisible. Le patriarche Abdoulaye Wade avait sa petite idée sur la candidature :  » mon fils, pourras-tu tenir face aux vieux crocodiles de la mare politique béninoise? ». Le timonier togolais Gnassingbé Eyadema était de loin le plus protecteur. C’était lui le père politique de Yayi à qui il lui arrivait de faire passer les états d’âme du Général Mathieu Kerekou par rapport à ses actions populistes sur le terrain. Car même s’il ne fit rien pour empêcher la marche victorieuse de Yayi sur le terrain, surtout dans ses fiefs du nord, Kerekou n’ouvrit jamais ouvertement le débat avec lui quant à ses ambitions présidentielles. Mystérieux, il observait et laissait faire. Ce n’étaient pourtant pas les fiches dénonciatrices des services de renseignements qui manquaient. Et face a cette inaction du Général, le Colonel Patrice Houssou Guèdè entreprit de sa propre initiative, une opération ouverte d’intimidation sur Yayi qu’il s’en fut cueillir un jour à  l’aéroport international de Cadjèhoun au retour de l’un des très nombreux voyages du président de la Boad. Alors que celui-ci se dirigeait vers le hall de l’aéroport, le patron des renseignements s’avança vers lui, lui serra la main de façon virile et lui intima l’ordre d’arrêter immédiatement ses agitations politiques sur le terrain qui pourraient désormais être prises pour de la subversion. Ce qui, paradoxalement,  choqua Yayi dans cette confrontation inattendue et dont il se plaignit longtemps, c’était moins les menaces du colonel que le fait de lui avoir ainsi parlé en gardant sur sa tête, ce chapeau feutre sombre dont lui et le syndicaliste Lokossou semblaient connaitre les vertus. Oui! Yayi faisait une vraie fixation sur les signes apparents de respect de son autorité. Il était par exemple moins risqué de l’insulter en se prosternant devant lui que de faire sa louange en restant debout face à lui, les mains dans la poche. Plus tard, le Général Robert Gbian, alors colonel et directeur du cabinet militaire de Yayi, eut ses moments de disgrâce pour une innocente posture « mains dans les poches » devant le chef suprême des armées, Yayi. Nous y reviendrons sans doute. Toujours est-il que cette initiative désespérée du patron des renseignements semblait ne rien avoir avec Kerekou. Celui-ci laissait faire. Et nous guettions ses moindre signaux avec parfois beaucoup d’anxiété. Celui qu’il nous fit au cours d’un de ses discours institutionnels sur l’état de la nation devant la représentation nationale nous fit plus que tressaillir de bonheur. L’énigmatique kaméléon, dans une sortie de piste au beau milieu de cette allocution, envoya un violent uppercut  à toute cette classe politique qui ne pensait, disait-il, qu’à bloquer les actions de développement du « jeune compatriote de la Boad ». Tunde s’assura d’en faire une dizaine de gros titres à la Une des parutions de son écurie. Mais le plus intrigant ensuite, c’est ce repli immédiat et cette froideur qu’observa le général vis à vis de celui qu’il venait pourtant de célébrer devant l’Assemblée nationale. Insaisissable kaméléon. Que fallait-il en comprendre ?

Le timonier Gnassingbé Eyadema, disais-je plus haut, était un père pour Yayi qui le lui rendait bien par de périodiques visites privées dans sa citadelle privée de Lama-kara, dans le nord du Togo. C’est que Eyadema, échaudé par le douloureux épisode diplomatique que fut pour lui le passage de Nicéphore Soglo, observait avec grand intérêt les tractations de fin de règne au Bénin. Et si l’imprévisible Kérékou qu’il encourageait ouvertement à réviser la constitution et à se maintenir au pouvoir, devait lui refaire le coup de sa  » Conférence nationale » de 1990 en abandonnant le pouvoir, il vallait mieux garder un œil bienveillant sur le jeune Yayi qui savait si bien faire les samalecs. Mais le vieux timonier ne verra pas 2006 et je garde en mémoire la dernière visite que Yayi lui rendit à Kara. C’était en Janvier 2004 et j’étais du voyage.

Partis de Tchaourou dans la semi-pénombre du matin, nous fîmes un long contournement par Parakou, la bretelle Tchaourou- Beterou étant rendue inopérationnelle par l’affaissement d’un ponceau. J’étais assis sur la banquette arrière de la Mercedes, à côté de Yayi. Son garde du corps, Yakoubou Aboumon qui deviendra plus tard son garde du corps principal, occupait le siège à côté du chauffeur Tankpinou. Ce chauffeur était véritablement un génie du volant. La relation avec son patron était si fusionnelle qu’il savait silencieusement faire un sort à ses injonctions parfois intempestives. Car Yayi adorait la vitesse et les prises de risque sur la voie. Le voyage fut paisible et les causeries s’enchaînèrent sans arrêt. En traversant Djougou, Yayi garda un silence songeur. Cette ville faisait partie des portes dont il n’avait pas encore la clé.

 

Il sonnait déjà onze heures lorsque que nous entrâmes dans la petite et paisible ville de kara. Nous empruntâmes ensuite une longue piste bitumée et bordée de géants arbres presque centenaires. La piste était vide et de temps en temps, un poste de contrôle de la garde présidentielle togolaise me signalait que nous roulions vers le coeur du pouvoir. Puis la voiture se dirigea enfin vers un parking où étaient stationnés quelques véhicules officiels. Une grande clôture blanche et austère se dressait devant nous. Un groupe de soldats, l’arme aux poings, filtrait l’entrée du domaine devant un portillon. Nous descendîmes. Yayi me fit signe de le suivre. Yakoubou le garde du corps, resta avec le chauffeur. Arrivés devant la sentinelle, il nous était impossible de passer. Ces soldats étaient tellement habitués à voir défiler l’élite togolaise et même africaine, que personne d’entre eux ne semblait reconnaître Yayi. De toutes les façons, c’était bloqué et il nous était impossible de passer. Un des soldats finit par nous indiquer sans ménagement un banc branlant sous un arbre feuillu. Nous allâmes y prendre siège. Yayi fulminait :  » ah ces petits militaires ! Aucun respect einh… »  En vérité Yayi avait bien son rendez-vous avec le timonier. Mais un cas d’urgence sanitaire était intervenu entre-temps et une équipe de chirurgiens et d’ophtalmologues européens tentaient une opération sur les yeux du président togolais. Nous passâmes près d’une heure, assis, à deux sur ce vieux banc qui grinçait sans arrêt. Finalement, un haut fonctionnaire qui ressortait de la résidence, reconnut le président de la Boad et intercéda pour qu’il entra. J’attendis seul sur le banc pendant un temps qui me parut une éternité.

 

Aujourd’hui est donc jour de clôture de dépôt  des dossiers de candidature pour l’élection présidentielle de mars 2006 et Yayi n’était pas joignable. Au siège de campagne à Bar Tito, je voyais aller et venir Saka Lafia, la mine fermée. Il est quinze heures et je n’avais pas encore aperçu Charles Toko. Il était revenu d’un aller-retour la veille sur Parakou et devrait être « KO », me disais-je. La mission était une réussite inattendue et ma grande soeur Marguerite qui m’appelait régulièrement de Parakou n’affichait pas une grande modestie à ce sujet. Son entregent et ses relations avec le procureur de la république près le tribunal de première instance de Parakou avait permis de sortir le casier judiciaire numéro 3 de Yayi.  Ce magistrat souffrira pourtant le martyr pendant les dix ans de règne de l’homme du changement et de la refondation.

Le temps s’égrenait, inexorable. Et bientôt, je vis Charles entrer dans le bureau en compagnie de Ahamed Akobi. Il m’informa avoir passé toute la matinée à la recette-perception de Jéricho en compagnie de Macaire Johnson pour le paiement des frais de dépôt de candidature. La quittance était là, dans l’épaisse chemise-dossier à sangle que tenait Ahamed Akobi. Mais le problème, c’est que Yayi n’était pas là pour signer. Et le temps passait, sans arrêt. Je demandai qu’on ferma la porte du bureau à double tour. Nous n’étions plus que trois. Je demandai une feuille blanche…

 

( A la prochaine🏾)

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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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