Chemin de retour de Brice C. Lokossou : une invite aux valeurs traditionnelles

Voici un livre dont l’originalité repose sur sa portée sociologique et l’harmonie réussie du mélange d’éléments linguistiques puisés dans nos traditions !

Je ne sous-estime pas les séquelles causées par les guerres et les génocides à l’Afrique ; mais admettez avec moi que le plus grand malheur qui soit arrivé à l’Afrique reste la civilisation européenne. Elle a réussi à mettre en place et en marche un autre système aux effets déconcertants : l’esclavage culturel qui diabolise tout ce qui relève typiquement de nos valeurs. A son service, il y a l’école où on nous enseigne l’intellectualisme ; où on nous inculque que l’exemple européen demeure la référence de réussite et de développement. Du coup, nous avons pris, comme des moutons de panurge, la route du snobisme culturel. Toutes les fois que ceux qui ont été loin sur ce chemin tentent de revenir, le choc, quoique parfois brutal, est amorti par nos traditions avec leurs valeurs. La rationalisation de tout et surtout de nos mystères nous éloigne de nos rituels auxquels nous ne pouvons heureusement échapper.

Beaucoup d’écrivains ont déjà abordé le sujet : Jean Pliya dans les Tresseurs de cordes, Abdoulaye Sadji dans Maïmouna, Ken Bugul dans Le chemin du sable. A cette liste non exhaustive, vient de s’ajouter le jeune écrivain béninois Brice C. Lokossou avec sa dernière signature : Chemin du retour. Le livre est paru à Cotonou, aux éditions Merveilles d’Afrique en 2017 et s’étend sur 175 pages. C’est un recueil de trois nouvelles aux titres évocateurs : Un séjour dans ma tradition, La colère des dieux et L’appel des rêves.

Dans la première nouvelle, Un séjour dans ma tradition, le nouvelliste nous narre l’histoire d’un homme. Son destin, contesté par sa mère mais confirmé par l’oracle , est celui d’un voleur qui doit mourir parmi les siens. Ce qui fut. Il eut deux fils. Mais avant sa mort, « leur père, comme il est de coutume en effet, leur avait laissé deux gris-gris, fétiches façonnés par le célèbre vodunᴐ, originaires d’ᴐyᴐ, à la manière d’amulettes magiques ». Les deux objets aux effets contradictoires furent partagés par les deux enfants. Le premier a choisi prendre la relève de son père ; il a donc hérité du fétiche qui rend invisible. Le second a, quant à lui, hérité du fétiche de l’honnêteté et de justice rendue. Au soir de leur vie, le fils honnête devrait juger son unique frère voleur à mort. Ce fut un dilemme pour lui ; dilemme auquel le narrateur soumet également le lecteur.

« Qu’auriez-vous fait si vous étiez à sa place ?…oui, qu’auriez-vous fait ?»

Dans La colère des dieux, la deuxième nouvelle du recueil, l’auteur veut soigner l’image que nous avons des divinités de nos traditions. Elles ne sont pas qu’arbitraires mais elles sont aussi caractérisées par la clémence et la miséricorde reconnues au Dieu des chrétiens et des musulmans. Le héros de cette histoire est un homme qui a oublié de sacrifier aux rituels de la divinité Sakpata, son protecteur. Ce dernier lui inflige un châtiment à la hauteur de sa faute : sa femme meurt à la morsure d’un serpent après son renvoi du village. Il a mené une vie d’errance et de fugitif. Mais, il n’en mourra pas.

Le troisième et dernier récit de ce livre, le plus palpitant à mon avis, L’appel des rêves, vient mieux démentir la pensée négative, la peinture en noire que vous et moi faisons en général de nos villages. Le personnage principal du texte est un intellectuel au train de vie luxueux. Il est originaire d’un village qu’il a fui et n’a d’ailleurs jamais aimé. Lui qui n’a de cesse d’accuser la grande famille d’être à l’origine de la mort mystérieuse de ses parents, s’est vu contraint par une série de rêves identiques de rentrer au village. Ce qu’il fut non sans doute et crainte. Mais une fois arrivé chez les siens, grande fut la désillusion.

« Le village était surprenant. Quoiqu’intellectuel qu’il était, il comprit béat qu’il ne pouvait égaler ces sages en matière de connaissance. Décidément, le savoir était au village, détenu de main de maître par ces vieilles personnes. Un savoir qui n’avait rien à voir avec la connaissance de la culture exogène mais, un savoir qui vous fait aimer votre propre culture. Xwévɛmi réalisa que l’homme parfait, l’homme complet, c’est celui-là même qui s’enrichit, du savoir endogène qu’incarnent ces vieillards fatigués, ayant à chaque instant de la journée leur pipe à la bouche. »

Le second élément qui fait la particularité et l’originalité de cette œuvre, comme je l’ai dit plus haut, est l’harmonie réussie du mélange d’éléments linguistiques

D’abord les noms : à ce niveau on peut subdiviser l’appréciation en deux. Il y a le volet sens et sentence de tous les noms qu’il s’agisse de l’espace ou de l’être (humain et animal) et leur orthographe. Le sens est relatif soit au vécu ou au trait particulier sur lequel l’auteur veut attirer l’attention. On peut citer Dovɛnà (négligent), Jalé (pardonner), Nyagan (vieille), Ayiɖosun (la localité a des interdits), Gbɛwùvɛ (les difficultés de la vie), Miblogbonɖé (faites quelque chose), Xwévɛmi (interdit de retour aux bercails), … Comme on peut le constater, l’orthographe respecte l’alphabet phonétique. Où chaque phonème est conservé pour sa juste prononciation

Ensuite, il y les chants, les rythmes, les contes, les épopées, la juste traduction des paroles incantatoires et autres propos proverbiaux qui jalonnent les trois nouvelles.

C’en est une œuvre digne de la plume d’un Béninois. Bonne lecture !

Qui est Brice Comlan LOKOSSOU ?

Brice C. LOKOSSOU

Selon le quatrième de couverture, LOKOSSOU Comlan Brice est né le 06 juin 1989 à Cotonou. Il est titulaire d’une Maîtrise en linguistique, option didactique des langues. Je précise qu’il est enseignant dans un établissement du nord – Bénin en tant que professeurs de lettres. Parallèlement, il poursuit ses études du 3ème cycle à l’école Doctorale pluridisciplinaire d’Abomey-Calavi

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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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