Femme… – Pascal T. OKRI

Voila un titre a priori anodin, vulgaire, à la limite rébarbatif : « Femme… »

Mais à y voir de très près, de plus près, avec ses points de suspensions, nous nous rendons compte que nous sommes en face d’un intitulé bien particulier, suffisamment évocateur et plein de suspens qui laisse à celui qui le lit pour la première fois et ne prend garde une impression pourtant vague.

« Elle vient d’être violée pour la deuxième fois dans sa vie….la première fois, elle en avait souffert certes, mais elle avait fini par se consoler…En revanche, cette fois, Tayé ne digère pas. Ne veut pas digérer. Ne peut pas digérer. »

Voilà un bain bien particulier auquel Okri Tossou nous fait passer dès l’incipit de son œuvre : en un peu plus ramassé, la situation que vivent des milliers de femmes à travers le monde. Lui, Okri Tossou, n’a pas langui dès l’entame de son œuvre pour le nous verser au corps comme une eau de baptême. Bien au contraire, il écume déjà contre cette regrettable réalité qui défraie chaque jour la chronique. Et comme pour se faire l’écho de ces milliers de victimes taciturnes, il pose ces questions qui tapissent dans l’ombre de leur cœur : « Pourquoi doit-il en être ainsi ? Au nom de quoi ? En vue de quoi ? A cause de quoi ? »

Tayé, puisque c’est d’elle qu’il s’agit dans l’ouvrage, est une jeune fille « socialement orpheline de mère ». Suite à une dispute de ses géniteurs qui ne voudront, ni l’un ni l’autre l’élever, elle sera recueillie par des « parents lointains » qui l’élèveront à leur façon. Mais les difficultés qu’elle rencontre la feront quitter précocement le toit de ses tuteurs. Elle deviendra successivement « bonne » puis « vendeuse d’articles divers » et connaitra même l’amour avant d’être violée pour la première fois. Délaissée par son aimant, elle se convertira en « serveuse » dans un bar. C’est dans ce service qu’un soir, elle rencontre Iretan, un jeune « titulaire d’un master en Toxicologie » qui cuvait son « neuvième mois de chômage ». Avec ce dernier, Tayé se lie vite d’amitié, allant jusqu’à partager avec lui des confidences.

Iretan, sans job après des dizaines d’entretien sans suite et des mois de chômage, s’est vite mué en philosophe. A travers ses errances réflexives, Okri Pascal révolvérise, ligne après ligne, la situation sociopolitique de son pays. Il fustige la passivité de l’Etat sensé pourvoir aux demandes d’emploi de ses concitoyens qui ont décidé de rentrer au pays servir leur nation. En lieu et place d’actions concrètes et en temps réel pour aider la couche juvénile à trouver d’emploi, nos politiques attendent, patiemment, comme un bandit embusqué, l’approche des élections pour venir promettre la vue à l’aveugle de naissance. Ils sont, pense Iretan, les plus généreux en promesse et les plus sournois. « Les politiques, ils se chamaillent presque toujours sur les chaines de télévision, mais il parait qu’ils se marrent souvent ensemble à l’abri des caméras et micro »

Toujours par les flâneries réflexives d’Iretan, l’auteur fait un coucou au monde littéraire et philosophique à travers une démonstration d’allusion à quelques personnages d’œuvre et des auteurs bien connus. Les pages 82 et 83 sont les plus représentatives. Nous y retrouvons Meursault dans L’étranger de Albert Camus, La Perouse dans Les faux monnayeurs, Meka dans Le vieux nègre et la médaille…et des auteurs comme La Bruyère, Baudelaire, Descartes, Daté Atavito.

En dépit de tous ces vagabondages, passages de fait social en fait social, l’auteur revient encore et toujours sur la femme, qui, faut-il le rappeler, est la colonne vertébrale de son œuvre. Il écume contre les insanités dont elles sont victimes de la part de l’homme, surtout contre le viol. Il allègue à ce sujet : « Ce phénomène n’est vraiment plus une affaire de pulsion sexuelle, mais de domination masculine »(page 53). Iretan se liera plus tard d’amitié à Ifè, une autre femme au passé marqué de difficultés les unes peu enviables aux autres : guerre dans son pays d’origine, viol, assassinat de ses parents, exil, … mais malgré tout ceci, elle sut reconstruire sa vie en se faisant serveuse dans la journée et en suivant des cours du soir. Ifè et Tayé par le biais de Iretan feront connaissance et fonderont ensemble « un grand centre de Redéfinition des Femmes » qui se charge d’accueillir et d’orienter les femmes dans des activités rémunératrices. A y voir de près, c’est ce à quoi Okri Tossou nous invite : Redéfinir la Femme ; son rôle et sa place dans la société. L’homme doit donc se dépouiller de son statut de sexe dominant et voir en la femme la main qui vient combler le vide entre ses doigts. « Entre l’homme et la femme, il s’agit d’une question de complémentarité. L’un complète forcément l’autre, et dans les deux sens. Tout le reste n’est qu’une question de prérogatives » page 102

Etalé sur 120 pages, l’ouvrage est subdivisé en six chapitres chacun porteur d’un titre bien spécial. L’auteur use d’un cocktail de procédés narratologiques où il taille une place de choix à son lecteur en faisant de lui un narrataire témoin et participatif.

L’œuvre est parue aux éditions Plumes Soleil en 2013 et est le deuxième roman d’Okri Tossou, romancier et critique littéraire béninois, professeur à l’université d’Abomey-Calavi en Littératures et civilisations françaises.

A propos de Romeo DEKA 1 Article
Je suis un énamouré des belles lettres. La lecture et l'écriture sont pour moi une passion

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire