Joncquet crée, Joncquet assume – épisode 1

A mesure qu’il écrivait la chanson, Olalékan sentait dans son dos comme une voix sans timbre, une mélodie sans tonalité. C’était une onde envahissante, une sorte de concert d’oiseaux muets dont le message est dans la force du vent. Il lui restait à en saisir le code, or plus il se sentait près de le cerner, plus celui-ci se confondait au vent, dans une brume lointaine et sibylline. « Une chanson doit être une énigme à la portée des artistes qui ont reçu la grâce », se figurait-il. Et il recherchait sans cesse un état de paix, une sorte de nirvana où l’amour est le seul destin. Et il hachurait les mots de trop de peine, les mots de trop de haine, et les remplaçait par des idées plus sucrées tirées du champ des nobles sentiments.

Soudain, comme un secret soufflé à son oreille, une mélodie naquit, en un murmure langoureux, puis elle monta doucement, fragilement. Il sauta sur sa guitare et se mit à en effleurer les cordes, les yeux fermés, invoquant le minois splendide de Théolinda. Puis tout s’embrouilla à nouveau, et un air morose en accords mineurs s’infiltra dans son esprit. Il connaissait ce chant. C’était une complainte mystérieuse, mélancolique, introvertie. C’était l’œil du père qui lui suggérait le chant haut et raide de la violence.

Il ressentit un calme fulgurant qui ressemblait à l’annonce d’une bourrasque implacable. Il n’eut plus la force d’écrire. Il ne voulut plus chanter. La vieille colère s’était invitée dans son sang. Il voulut maintenant l’exhumer de ses entrailles, cette furie restée intacte depuis si longtemps. Comme si c’était hier. Cette bagarre de toxicos où son père s’était retrouvé à terre en voulant séparer deux drogués. Un coup de pierre sur la nuque, et la lame acérée d’un canif, léchée par la langue sèche du soleil de midi, et le cri rauque de l’arbre qui tombe… Et l’œil du père, devenu ténébreux, caverneux, figé, ne l’a plus jamais quitté. Inutile de chercher qui avait envoyé la lame.

A Joncquet, la bagarre se suffit à elle-même. Ce qui s’est passé dans une échauffourée n’a plus de sens lorsqu’elle est finie. Personne n’est responsable de quoi que ce soit. Joncquet crée, Joncquet assume. Point. A Joncquet, ne jamais se laisser blesser, ou tuer. Ici la mort est comme la vie, insignifiante. Il avait juste arraché le canif avant de hurler au secours. Il l’avait caché avant de s’enfuir. Il avait laissé sécher le sang sur la lame acérée. Il avait treize ans. Et il savait, comme une intime évidence, qu’un jour ou l’autre, quelqu’un dans ce Joncquet ou pas bien loin, prendrait ce canif en pleine chair, et que dès lors, l’œil du Vieux irait enfin se refermer là-bas dans l’océan, et qu’il pourrait enfin écrire des chansons en majeure, sur des airs enlevés, joyeux et rafraichissants.

A minuit, il rangea sa guitare avec une déception prévisible. Puis il alla chauffer un peu d’eau pour se laver. Il était, comme toujours, très excité de rejoindre Théolinda au travail. Il ne l’avait pas déposée ce soir parce qu’il était allé jouer un jam rapide à un mariage avec ses amis musiciens de cabaret. A l’aube peut-être, quand ils seraient rentrés à la maison, quand le blues aurait charmé leurs esprits, peut-être trouveraient-ils ensemble une belle chanson à eux, qu’ils écriraient et interpréteraient dans la plus parfaite fusion.
Avant de démarrer, il tapota la poche de son jean, s’assurant que le canif y était bien replié.

A propos de Habib Dakpogan 18 Articles
Écrivain béninois, lauréat du prix "Président de la république" 2015 avec le roman "PV salle 6".

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