Joncquet crée, Joncquet assume – épisode 10

Et MBA sortit de la poche latérale de son pantalon une liasse de billets violets, nets et frais, puis se mit à en déposer, lentement, un à un, sur le front de la chanteuse. Un, deux, trois… le public comptait au fur et à mesure que les billets partaient de la main de MBA et descendaient sur la fille, et l’homme le faisait avec une lenteur théâtrale, comme s’il allait arrêter la saignée la seconde d’après, et avec une aisance poussive comme s’il n’allait plus jamais s’arrêter. La chanson était maintenant au deuxième couplet, et Théolinda, désormais éclose et incontrôlable, tutoyait le sol dièse à la sixième octave, sans la moindre fausse note, sans hésitation, sans grain, presque sans effort, et le public était debout, incrédule, et MBA exerçait, comme en français ivoirien, un travaillement torride.
– Sept cent mille !
– Non, je rêve, criait-on dans la foule.

Et MBA accomplissait doucement son geste, le visage serein, les yeux mi-clos, comme venu d’un autre monde, froid et géant tel un distributeur automatique de billets. Le plancher du podium n’était plus qu’un champ de billets violets, les billets de dix mille. Les deux gardes du milliardaire s’étaient calés de part et d’autre de la piste, sans doute pour dissuader toute tentative de subtiliser l’argent donné à la chanteuse.
– Non, il a travaillé neuf cent mille ! C’est pas vrai ! ce type n’est pas bien !
– Il n’en a rien à foutre de ça, c’est un boss !
– Non, il ne peut pas donner un million ainsi, banalement, je n’en crois pas mes yeux.

Et juste avant la dernière note de musique, l’homme posa sur le front de la jeune fille, rayonnante et ruisselante de sueur, le centième billet de dix mille. Puis il descendit de la piste, sans autre geste, sans un mot, suivi de ses deux gardes, l’air léger, énorme, mystérieux, sous le regard, selon le cas, médusé ou furieux des autres clients.
Cloué au balcon, Olalékan ne recouvra ses sens qu’une fois la chanson finie.

– Viens m’aider à ramasser, chéri, lui cria Théolinda, béate de satisfaction.

Olalékan ne bougea pas d’où il était. Il regarda, honteux, lourd, les yeux piquants de dépit, la fille se faire aider par un agent d’entretien pour compter et entasser dans un petit sachet de plastique, le miraculeux million. Il ne savait pas se laisser marcher dessus, Olalékan, et il n’irait jamais ramasser par terre, l’argent du parvenu de MBA.

Descendue de scène, la jeune fille s’élança vers le Target, dans l’espoir d’aller remercier ce donateur fou. Le Target était résolument vide. Le milliardaire était parti juste après la prestation.

A propos de Habib Dakpogan 18 Articles
Écrivain béninois, lauréat du prix "Président de la république" 2015 avec le roman "PV salle 6".

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