Joncquet crée, Joncquet assume – épisode 12

Le lendemain, le Target fut vide. MBA n’était pas venu. A son corps défendant, et sans jamais comprendre pourquoi, Théolinda ressentit un curieux vide, comme une petite tristesse. Elle n’osa pas y croire et poursuivit son show avec ferveur. Rien ne comptait vraiment, surtout quand elle aura à finir la soirée en beauté sur l’inévitable Endless Love avec son bienaimé.
Et bientôt un mois que personne ne s’asseyait plus au Target. Kokou, espérant que MBA, capricieux comme tous les riches, viendrait un soir où personne ne l’attendait plus, plaça le carton « Réservé » devant le trône et installa un grand seau de champagne à la table. Il n’avait d’ailleurs pas de souci à se faire ; MBA avait déjà payé pour six mois.
Et chaque jour qui passait, Théolinda se posait la même question : était-il arrivé malheur au riche homme ? Comment disparaître ainsi sans laisser de trace ? Chose surprenante, elle commença à trouver derrière les airs de dandy impénitent de MBA, une folle générosité. Elle s’est même souvenue qu’il avait de l’humour et du coup, ne trouva plus rien de vraiment méchant dans ses plaisanteries fessières. Elle alla même jusqu’à penser que si elle était riche, elle aurait sans doute des caprices aussi, et pourquoi pas quelques vices. Elle alla encore plus loin, pensant qu’en réalité il était toujours arrivé chaque soir pour elle, et que ses écarts de comportement n’avaient pour but que d’attirer son attention sur lui. Elle finit par trouver qu’il l’avait toujours considérée avec distinction et déférence. Et elle se sentit étrangement seule.
Un soir, elle était descendue de scène après un nouveau triomphe. Elle venait de réussir All by myself, le mythique slow d’Éric Carmen, rendu célèbre, donc inchantable par Céline Dion. Elle s’était donné tant de semaines d’entrainement pour y arriver. Le public fut une nouvelle fois déchaîné. Elle avait ainsi confirmé daredare son statut de monstre sacré et comme chaque soir, de nouveaux courtisans, mécènes et autres curieux s’étaient affairés autour d’elle, sous le regard froid d’Olalékan qui faisait semblant de jouer avec son portable. Quand certains se faisaient trop entreprenants, Théolinda leur souriait, les écoutait et les congédiait en douce, sans jamais prêter flanc, en aucune façon, à leurs approches de drague. Chaque soir, elle prenait des cartes de visite et les rangeait dans son sac. Ensuite, elle les remettait à Olalékan qui les refusait poliment en disant qu’il faisait confiance.
Ce soir-là, en rangeant les cartes, elle tomba sur une blanche, toute blanche, souple au toucher, presque plastique, avec une fine bordure rouge, sans aucune inscription. Quand elle la retourna, elle vit, écrite à la main, d’une écriture tirée, désespérée : « Hi Théolinda, if you don’t mind, call me please. Amani ». Et la main avait griffonné un numéro à la va-vite. Elle sursauta, comme si un regard suspect s’était posé sur elle. Du coin de l’œil elle vérifia la position d’Olalékan. Celui-ci était occupé à regarder un jeune homme qui chantait faux sur la piste, et à rigoler en sourdine.

A propos de Habib Dakpogan 18 Articles
Écrivain béninois, lauréat du prix "Président de la république" 2015 avec le roman "PV salle 6".

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