Joncquet crée, Joncquet assume – épisode 13

Elle glissa la carte blanche dans la petite poche intérieure de son sac, poussa un soupir, puis se rassit.
Puis elle entra dans un cycle d’introspection irrépressible. Appeler ou pas ? C’était la question. Plus le temps passa, plus Théolinda se retrouva torturée par ce gros dilemme. Et à chaque fois, elle plaçait un dispositif logique qui l’éloignait de toute tentation d’appeler. Elle mettait en avant l’idée que rien ne devait se mettre en travers de son amour pour Olalékan. Elle se convainquait abondamment qu’appeler MBA, c’était se prêter à l’idée qu’elle se laissait influencer par l’argent. Elle arriva même à être d’accord que ce dandy n’avait rien d’aimable face à l’élu de son cœur. Elle retrouva toutes les vieilles théories selon lesquelles l’argent est diabolique et que les gens très riches ont forcément tué au moins une personne. Elle les mit aux avant-postes de tous les raisonnements. Elle se souvint même des histoires de sacrifices humains que faisaient les gens au Nigéria pour devenir riches et se mit d’accord qu’un milliardaire de la quarantaine, et a fortiori issu de Joncquet, ne pouvait avoir fait fortune que grâce à des maléfices.
Pourtant, étrange paradoxe, ces échafaudages la conduisaient tout simplement à rendre MBA plus mystérieux, presque désirable. Elle a beau arguer qu’il était mal élevé, lubrique et grossier, sa disparition de la soirée du million dénotait pour elle d’un effacement de soi qui remit à zéro le compteur des bêtises de l’homme. Et, par un jeu de symétries bien singulier, elle controuvait des défauts à Olalékan à mesure qu’elle relevait les qualités de MBA. L’un devint brusquement pour elle irritable, immature, impulsif et presque ringard, l’autre flegmatique, drôle, charmant et absolument classe. Et chose curieuse encore, elle était incapable d’illustrer clairement une seule de ces qualités du milliardaire, mais était convaincue qu’il avait toujours été quelqu’un de bien. Mais, cherchant toujours à s’accrocher à une raison pour cesser de rêver, elle finit par sortir l’argument classique : « C’est un dandy, un collectionneur de succès galants ; ce genre de mec n’a aucun égard pour les femmes. Et qui suis-je, moi, pour représenter quoi que ce soit pour lui » ? Elle n’aurait certainement pas dû se poser cette question car la réponse se retrouva cinglante : « Si tu ne représentes rien, pourquoi cette attention ? Et pourquoi s’est-il souvenu de toi ? Pourquoi t’a-t-il envoyé son numéro » ? C’était l’impasse. Et comme l’esprit humain ne reste jamais bloqué longtemps, elle se trouva ridicule d’un coup et finit par se dire : « Pauvre Théolinda, pourquoi te fais-tu des films ? Ce mec veut juste te parler, ou te proposer un contrat de prestation, ou autre chose de professionnel. Pourquoi te conditionner à une histoire de cœur… ou de fesses ? Peut-être n’y pense-t-il même pas. Pourquoi te ridiculiser ? » C’est alors qu’elle se dit comme dans par un gros exutoire : « Je l’appelle, je l’écoute comme une grande fille, et je passe à autre chose ».

A propos de Habib Dakpogan 18 Articles
Écrivain béninois, lauréat du prix "Président de la république" 2015 avec le roman "PV salle 6".

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