Joncquet crée, Joncquet assume – épisode 15

Elle était en rouge, et les sièges aussi. Et l’éclat des vagues sur les rochers envoyait la brise dessiner sur son front la douce frayeur des grandes tentations. Le décolleté plongeant ne laissait pourtant pas l’œil plonger trop loin, car il cachait juste ce qu’il fallait cacher pour donner envie d’aller chercher. La robe moulante se lâchait légèrement au-dessus du genou, et les belles jambes fuselées de la jeune chanteuse prenaient un aspect cireux sous la lumière bleue. Le saxophoniste de l’orchestre au milieu de la terrasse jouait un doux Summertime qui cherchait des aigus au ciel puis retombait en notes graves sur les couples qui devisaient à voix basse. Amani était tout de cuir vêtu. L’océan mugissait derrière son dos et les garde-fous épais conféraient à l’endroit des airs de Titanic.
– Vous avez froid ? dit-il avec un sourire suffisant.
Il avait l’assurance inaccessible de ceux à qui l’argent a donné du pouvoir et de la noblesse. Il avait l’air invincible, l’aura martiale et extrêmement séduisante des princes racés et insolents à la fois. Théolinda ressentit une agréable impression de sécurité. Elle se dit intérieurement qu’il ne fallait être riche qu’en étant jeune et beau.
– Non, ça peut aller, répondit-elle, redressée pour paraître forte.
– Je peux vous prêter mon veston, dit-il en faisant mine de se débarrasser de son splendide blouson noir de cuir ciré.
– Non, ça peut aller, j’aime bien cette brise. Je n’ai pas beaucoup vu la mer. Quand je la retrouve une fois, je n’aime plus la lâcher.
– A quoi trinquons-nous ? demanda MBA qui leva sa flûte à champagne remplie aux trois quarts. Le flot argenté du Krug Clos d’Ambonnay pétillait à faire croire que des milliards de petites étoiles hardies y dansaient une valse astucieuse.
– Au grand mystère MBA, répondit Théolinda en souriant, presque timide, portant la flûte à ses lèvres onctueuses, teintes d’un rose délicat.
– Non, à la voix d’or de la plus belle chanteuse du monde, rectifia MBA.
– Vous venez souvent ici ? coupa Théolinda pour distraire le regard dru que l’homme posait sur elle. La moustache en couronne autour de ses lèvres épaisses, bien dessinées et farouches, achevèrent d’en faire le bad boy de service.
– Oui, quand je suis au pays. Cet endroit est chargé de prémonitions. J’y ressens toujours comme une annonce, confia MBA.
Pendant qu’il répondait, il avait le regard fixe sur le large où quelques navires envoyaient un signal à intervalles réguliers.
– Une annonce ? s’enquit Théolinda, intriguée.
– Mes plus belles affaires, mes plus belles rencontres, parfois, certaines bagarres…
Théolinda eut une poussée de frayeur et son attention fut portée vers les mains de l’homme. Ces mains qui ont fait d’elle une millionnaire quelques semaines plus tôt étaient rugueuses, froissées, étrangement ridées, tracées de gros sillons de veines. Il remarqua qu’elle fixait ses mains, les reposa sur la table, un peu gêné. « Qu’est-ce qu’elles ont dû faire de dur et de pas net pour pouvoir enfin compter autant de millions », pensa-t-elle. L’énigme MBA se faisait plus opaque et curieusement, l’attraction grandissait. Théolinda ressentit subitement un besoin d’appartenir à la puissance, de se soumettre. Une sombre part d’elle pensa soudain à Olalékan ; elle eut une seconde de tendresse à l’endroit de son petit ami, puis soigna sa conscience en s’assurant qu’elle n’avait encore rien fait de mal. La seconde d’après, elle fut submergée d’un frisson fou, d’une vague d’émotion.
Un chanteur à la grosse voix entonna Some broken hearts never mend, de Don Williams. L’orchestration était si chaloupée que Théolinda, rassérénée, se surprit à bouger de l’épaule.
– Qui êtes-vous ? fit-elle tout de go, le fixant droit dans les yeux.
La question lui rendit un peu de lucidité et d’assurance. Elle se carra dans son fauteuil, l’air quelque peu inquisiteur. Un léger scintillement révéla l’éclat de la bague blanche qu’elle portait à l’annulaire gauche.
– Vous avez la voix comme un bon champagne. Il pétille de trop de vie et vous monte à l’esprit sans jamais vous donner mal à la tête.
Théolinda sourit, de plus en plus décontractée. Le saxophoniste lança la langoureuse envolée de Kenny G qui annonce le mythique Even if my heart would break. L’interprète n’avait pas le vibrato d’Aaron Neville, mais sa voix fluette semblait flotter sur les circonvolutions de ce saxo profond, un brin pleurnichard.
– L’avez-vous déjà chantée ? demanda Amani.
– Je n’ose pas m’approcher de Neville. Sa voix est trop riche pour moi.
Tout en parlant, Amani avait pris la main de Théolinda, et elle ressentit comme une douce égratignure des doigts rugueux du milliardaire. Elle essaya de distraire la tension qui venait de s’installer, en posant une question qu’elle réservait pour un moment plus approprié :
– Ça vous amusait de fesser les filles ?
Il ne répondit pas. Il n’a pas répondu à grand-chose depuis qu’ils étaient là. Il se contenta de la regarder plus intensément.
– Vous ne répondez pas aux questions importantes, Monsieur ?
– Accordez-moi une danse, Madame la chanteuse.
Et sans attendre qu’elle ait conçu un faux fuyant, il garda sa main et se leva. Il était bientôt minuit et la plupart des autres clients étaient partis. Le saxo glissait de part en part dans cette balade angélique ; l’air était froid mais la moiteur de la brise réchauffait deux corps qui se retrouvèrent enlacés dans de bien curieuses circonstances. Elle abandonna sa tête sur l’épaule d’Amani. Elle ne voulait manifestement plus savoir où elle se trouvait. A mesure que la chanson montait en décibels, que ce saxo déchainé ne lâchait plus rien, l’espace déjà ténu entre la chanteuse et l’homme d’affaires cessait d’exister. Tout était devenu fusion, confusion, transport. Des doigts se baladèrent dans une ferveur électrique, comme deux vrais contraires s’attirent ; et elle la rangée, la vertueuse, la bonne fille, se délura progressivement au point que ses lèvres roses se firent avides et se mirent à la recherche de leur double, et lui le dandy dévergondé, qui avait tout fait dans sa vie, s’inhiba au point de fermer les yeux comme s’il voulait ressentir quelque chose de vrai pour la première fois de sa vie.
Elle ne voulait rien demander, pour ne pas risquer de faire tomber le charme qui était monté en flèche depuis le début de la soirée. Elle voulait garder intact l’enchantement, totalement indifférente à ce qui pourrait arriver. Et la musique montait, et elle s’épanchait, et le saxo était de plus en plus lascif, et Amani s’effaçait, comme si toute sa richesse, tout son prestige, toute sa grandeur devenaient tout petits face à une princesse de charme et de beauté.

A propos de Habib Dakpogan 18 Articles
Écrivain béninois, lauréat du prix "Président de la république" 2015 avec le roman "PV salle 6".

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