Joncquet crée, Joncquet assume – épisode 16

Olalékan n’était jamais allé au Cool Fire. Il n’aimait pas vraiment ces coins live trop chics où les gens n’étaient presque jamais eux-mêmes. Et il avait entendu dire que l’on y jouait trop juste, trop bien, trop lisse. Il préférait les endroits plutôt simples où se brassent toutes les couleurs de la société, comme évidemment le KKK qui était quand même un coin tranquille avant l’arrivée de MBA, et comme le Cabaret Central où il faisait son jam tranquille les jeudis, avec des musiciens fous, très freestyle, qui pouvaient se tromper ou jouer des audaces à la limite de la justesse, qui pouvaient mélanger des paroles, se gourer de blocage ou de transpositions. Il disait souvent qu’une main nue faisait parfois des cercles plus charmants qu’un compas. Mais ce soir-là, la musique du Cabaret Central lui parut trop forte, trop poreuse. Sa guitare, qui jouait trop délicatement, détonait tellement de l’ensemble débridé que le chef d’orchestre lui demanda de se reposer.
– Va prendre de l’air, Olalékan, tu n’es pas bien ce soir.
– Tout va bien, chef, dit-il souriant. Peut-être un peu fatigué.
– Va jouer un peu de blues au Cool Fire, il y a des musiciens mélancoliques comme toi là-bas. Il y a un saxo qui descend direct du ciel.

***
Le saxo s’élevait au fin fond des galaxies, descendait à ras de terre, s’étranglait en un sanglot souple et chaleureux. Les deux corps s’étaient maintenant arrimés l’un à l’autre, comme échoués à quai. Théolinda et Amani ne disaient plus rien. A certaines étapes du voyage, il faut laisser parler le paysage. Ils écoutaient le grand silence en eux au cœur d’une musique qui ne finissait plus. Bougeaient-ils au rythme de ce blues qui devenait de plus en plus lent et chaloupé ? Ils étaient en lévitation et plus rien ne pesait. Combien de temps dure une incursion hors du monde sensible ? L’éternité peut parfois durer le temps d’une chanson. Mais pourquoi cette musique ne finissait-elle pas ? L’orchestre baissa soudain le tempo d’un cran, et la lumière diminua. On ne percevait plus que deux formes sombres incrustées, bougeant faiblement, buvant les falsettos purs et provocateurs de cet interprète qui rivalisait de prouesses avec le saxo.
Amani ne pensait plus prestige, champagne, voiture, argent. Il voyait vaguement l’océan et se figurait que l’horizon était le seul endroit qui lui convenait à présent.
Théolinda n’avait plus de chanson dans son âme. Il lui sembla avoir la plus belle mélodie entre les bras. Et cela l’intriguait justement car les belles mélodies sont inaccessibles. Les doigts puissants d’Amani entraient de plus en plus dans sa chair ; et la tête du dandy était enfouie dans les longs cheveux de la jeune fille.
Plus les notes naissaient, plus la nuit s’épaississait, plus l’océan devenait brutal. On entendait un souffle de tourbillon crever l’air à la surface de l’eau depuis l’horizon et se rapprocher. A un moment, les bras d’Amani serrèrent encore plus fort Théolinda, comme s’ils recherchaient le réconfort d’une mère. Sa tête se cala davantage au creux de l’épaule de la jeune femme. Et soudain la musique cessa. Les musiciens et le chanteur avaient achevé cette douce chanson sur un blocage. Quelle brusque fin pour une musique si douce ? On entendit un cri rauque et déchirant. Les doigts frustes d’Amani s’agrippèrent le plus désespérément du monde à Théolinda. Au bord de l’étouffement, elle essaya de se dégager quelque peu, puis lentement les bras d’Amani relâchèrent leur étreinte, retombèrent mollement et il s’écroula, s’abattit sur le côté, puis sur le ventre. Le tourbillon semblait s’être tu. La lune était témoin, et l’un de ses faibles rayons éclaira à peine une mare rouge qui s’élargissait sans cesse, le veston de cuir qui paraissait noir jusqu’à la disparition, et le reflet blanc de l’acier d’un canif planté là, immobile au milieu du dos qui fut naguère celui d’un milliardaire enjoué.

A propos de Habib Dakpogan 18 Articles
Écrivain béninois, lauréat du prix "Président de la république" 2015 avec le roman "PV salle 6".

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire