Joncquet crée, Joncquet assume – épisode 2

Le KKK, prononcé kékéké comme le Ku Klux Klan, était le nec plus ultra des coins qui collaient la fièvre à l’air dissolu du centre Joncquet. On raconte que c’est la seule zone qui échappe totalement au contrôle de Dieu, malgré les appels quotidiens de la grande mosquée de Guinkomè, les louanges précieuses du culte protestant et la proximité de l’église Saint Michel. Tout semblait avoir été agencé par un artiste pervers, infiniment plus roué que tout inventeur normal.
Le KKK, ce n’était pas le Ku Klux Klan, loin s’en fallait. La bêtise humaine n’y prenait pas les sottes couleurs du racisme. Elle s’y manifestait certes – ou alors ce n’était pas Joncquet – mais avec beaucoup plus d’aménité, presque avec charme. Non, le KKK n’était pas méchant. Le KKK, c’était le Kokou King Karaoké, du nom de Kokou, le propriétaire des lieux, ancien portier de boîte de nuit, devenu milliardaire par un bout que personne ne saura jamais.
Comme pour faire écho au statut nébuleux de son propriétaire, des spécimens singuliers hantaient chaque soir, surtout les weekends, cette boîte de musique ultramoderne. Il est fort à parier que ces types, qui ne pouvaient pas aimer la musique, venaient profiter du volume du son pour discuter sans être entendus. Et il était logique pour la plupart d’entre eux de préférer dépenser le bien mal acquis dans le karaoké club de quelqu’un que l’on soupçonnait d’avoir encore plus mal acquis sa fortune.
C’étaient d’anciennes gloires du banditisme autant que les porte-flambeaux du moment, c’étaient des hors la loi venus d’autres cieux se terrer à Cotonou le temps qu’Interpol les oublie un peu, c’étaient des milliardaires d’un soir venus partager le butin de quelque rapine consistante, c’étaient des apporteurs d’affaires plus ou moins floues, des apprentis marabouts venus chercher aventure auprès d’improbables commerçants prospères et crédules, toutes sortes d’individus au crime facile et à la morale hésitante. Et naturellement, comme sous tous les cieux sans vergogne, il y avait les satellites inévitables, femmes, et même hommes de peu de mœurs venus monnayer des charmes que le temps et la nuit avaient, pour la plupart, déjà largement entamés.
Sur l’enseigne lumineuse géante trônait le portrait d’une chanteuse black toute en pulpes et en luisances, les yeux mi-clos, les lèvres rouges, onctueuses, turgescentes, entrouvertes très près d’un micro noir, long, effilé. C’était au moins évident, vu le regard lubrique et la langue pendante de cette fille délurée, que laper était plus intégré dans ses projets que chanter.

A propos de Habib Dakpogan 13 Articles
Écrivain béninois, lauréat du prix "Président de la république" 2015 avec le roman "PV salle 6".

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