Joncquet crée, Joncquet assume – épisode 3

Mister Amani avait réservé tous les sièges au fond du karaoké pour six mois. Et il venait tous les soirs s’y installer, avec un petit groupe de vassaux à la gueule bizarre, de quidams richement vêtus, au visage impénétrable et aux allures courtisanes, de minettes perdues, ultra maquillées, dépigmentées, si légèrement vêtues qu’elles se mettraient nues contre leur gré au premier regard salace. L’endroit fut spécialement aménagé pour le trentenaire bénino-nigérian, qui avait vécu à Joncquet avant d’aller faire fortune à Lagos, et dont le train de vie, révélant une richesse scandaleuse, soulevait une question de base : où peut-on trouver autant d’argent quand on a grandi à Joncquet ? Les folles rumeurs lui attribuaient l’essentiel des fonctions qui constituent le métier de hors-la-loi.
On l’affublait en effet avec insistance des qualificatifs de braqueur, dealer, arnaqueur, prestidigitateur, multiplicateur de billets, bref, tout-ce-que-Joncquet-a-pu-produire-de-douteux. Et à part son visage avenant – les vrais bandits sont souvent des gentlemen, dit-on – tout portait à croire que Mister Amani avait toujours volé ou tué. Il fallait voir ses mains calleuses toujours à demi fermées comme si elles allaient tordre un cou ou voler n’importe quoi l’instant d’après, ses yeux allumés comme s’ils voyaient direct dans les poches, et son sourire permanent qui voulait forcément gruger en attendrissant.
La place dédiée à Amani était légèrement surélevée par rapport aux autres sièges de la salle. Il n’y avait pas de rideau qui empêcherait de voir la scène, ni de lumière trop tamisée. Il y avait mieux. Le divan au milieu était encore plus élevé que les deux canapés, deux fois plus rembourré que n’importe quel siège de l’endroit, et pourvu de deux bras hauts et larges. Sur le pan du mur derrière, il y avait, écrit dans une déco en briques de marbre, un crédo en anglais américain : I got my Target.
Et chaque soir, enfoncé dans ce fauteuil qui avait tout d’un trône, avec sa casquette qui avait du coup l’air d’une couronne, Mister Amani, surnommé El presidente, ne faisait rien d’autre que régner, sur sa petite cour servile et lubrique, et sur tout le karaoké. Afin de faciliter les transactions de boissons et de filles vers cet espace réservé, Kokou avait fini par le nommer simplement « Le Target ». « Envoie encore deux champagnes au Target » ou « Va demander s’ils ont besoin de quelque chose au Target » ou encore « Dites à la demoiselle que El Presidente l’appelle depuis le Target ».

A propos de Habib Dakpogan 13 Articles
Écrivain béninois, lauréat du prix "Président de la république" 2015 avec le roman "PV salle 6".

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