Joncquet crée, Joncquet assume – épisode 4

La jeune chanteuse faisait gaiement son playback. Elle mimait un yorobo vulgaire et tonitruant, en hurlant dans le micro pour que sa voix domine celle du CD, ce qui saturait et laissait un son inconfortable. Elle achevait son forfait par des roulements de reins et d’yeux impudents. Une sorte de transe s’emparait d’elle à intervalles réguliers et quelque chose d’extrêmement libidineux se distillait à travers la salle. Mister Amani se mit à se remuer doucement. La chanteuse déchaînée n’avait plus de chaussure, et ressemblait à une féline féroce prête à bondir sur une proie qui se terre dans le public. Après avoir recherché des yeux la cible idéale, elle descendit de la piste et se dirigea vers le Target et sans se faire prier, alla s’asseoir sur les cuisses d’Amani, en ajustant pile la partie du sexe de l’homme à sa croupe rebondie et vorace. Puis elle se trémoussa sans le moindre scrupule tout en mimant la chanson. Ce petit numéro dura une minute ou deux, sous les hurlements de la salle. Lorsqu’il en eut assez, Amani enfonça la main dans la valisette posée près de lui et en sortit une liasse de cinquante mille flambants neufs, l’inséra dans le soutien-gorge de la fille. Celle-ci se leva, rouge de reconnaissance, se cambra une dernière fois, offrant son popotin à une petite fessée d’Amani qui dit en riant, dans un français fortement anglicisé : « Regardez-moi ses fesses ».

A la fin du tour de chant de ce personnage enfiévré, une autre fille prit place, avec des chansons plus rythmées, des gestes plus osés, plus provocateurs, termina sur les cuisses de Mister Amani, s’en sortit avec une liasse et une petite fessée pas méchante suivie du traditionnel « Regardez-moi ses fesses ».
Puis une autre encore, qui chercha visiblement à effacer l’effet de la précédente, se répandant en grands écarts, jeux de perles, roulades avant simple et autres indécences vivement applaudies.
En quelques heures les chanteuses du KKK se succédèrent sur scène, rivalisant d’obscénité, de chansons les unes plus assourdissantes que les autres, de jeux de scènes les uns plus fous que ceux des autres. Elles furent toutes fessées. C’était inévitable. Prendre la liasse sans se laisser fesser revenait à signer son séjour sur la blacklist pour les fois à venir. Et Dieu sait que Mister Amani était là tous les soirs et qu’il avait suffisamment d’argent pour mettre au moins cinquante mille dans mille soutiens-gorge chaque soir jusqu’à la fin des temps. Et Dieu sait qu’il savait donner de ces charmantes fessées qui du reste n’étaient presque pas impunies puisqu’elles se résolvaient toujours en liasses de billets. Ceci le fit d’ailleurs surnommer Mister Buttman Amani, MBA pour faire court. Et la légende, connue et avérée, raconte qu’une fille fessée pouvait avoir la chance d’être retenue pour poursuivre la danse un peu plus tard en chantant avec un micro beaucoup plus délicat que celui du karaoké.
Toutes les chanteuses y étaient passées, sauf une.

A propos de Habib Dakpogan 13 Articles
Écrivain béninois, lauréat du prix "Président de la république" 2015 avec le roman "PV salle 6".

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