Joncquet crée, Joncquet assume – épisode 7

Théolinda excellait davantage sur scène, et sa voix variait dans tous les registres. Elle pouvait passer du contralto le plus massif au soprano le plus pointu sans fléchir d’un comma. Et Olalékan, de son côté, faisait du mieux qu’il pouvait pour assurer les chansons masculines.
Chaque matin, ils rentraient chez eux, fiers l’un de l’autre et heureux de réaliser ce que personne n’avait encore réussi dans ce Cotonou où les couples de chanteurs ne vivaient que la phase d’une amourette. Ils se réitéraient leur serment chaque soir à travers leur mythique Endless Love sous les ovations d’un public de plus en plus conquis.

***

Olalékan n’arrivait toujours pas à écrire une chanson d’amour gaie en majeure. Il était toujours dans le ré mineur et les quelques rares instants où il vibrait sur une note en fermant les yeux, il voyait les yeux du père, vitreux, figés, farouches, et il entendait une voix lointaine et essoufflée demander vengeance, et il touchait sa poche voir si le canif était toujours là. Il finit par se résoudre à ne plus jouer à la guitare. Un jour, excédé par ce trouble compulsif et cet appel au sang, il sortit le canif de sa poche et lui parla comme à une divinité : « Père, j’aime une femme ; je veux avoir une vie noble et rangée ; ce sera la plus belle vengeance que j’aurais jamais sur Joncquet. Ne me demande plus vengeance, guide-moi de ta lumière, je t’en supplie, père ». Puis il porta la lame à la bouche, ferma les yeux et se coupa légèrement la lèvre supérieure. Il étala la goutte de sang sur la lame, souffla pour la sécher, tout en léchant la petite coupure de temps à autre. Quand le sang fut sec, il replia la lame dans le canif et plaça l’objet sous son matelas. Il ressentit un immense soulagement, se tourna vers la photo de Théolinda accrochée à son mur, la regarda intensément et chantonna la fin de leur meilleur duo, la partie qu’ils harmonisaient le mieux :

« Cause no one can’t deny
This love I have inside
And I’ll give it all to you
My love, my love, my endless love »

Au fil des jours, MBA arriva avec de moins en moins de filles. Puis le nombre d’accompagnateurs diminua. Il recevait froidement les chanteuses aguicheuses qui s’asseyaient sur lui. Bientôt, il ne condescendait à fesser que sur insistance des filles. Il faisait toujours autant de libéralités, mais ne dansait plus sur des chansons de folle ambiance.

A propos de Habib Dakpogan 18 Articles
Écrivain béninois, lauréat du prix "Président de la république" 2015 avec le roman "PV salle 6".

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