Joncquet crée, Joncquet assume – épisode 8

Un soir où la salle était surpeuplée, chauffée à blanc par de la musique ivoirienne à forte dose, MBA envoya son garde parler à Théolinda dans la loge des chanteurs, située au fond de la cabine technique.
– Bonsoir Mademoiselle. El présidente veut que vous lui interprétiez une chanson de Mariah Carey.
– El presidente ? Moi ? s’étonna Théolinda.
– Oui, c’est bien vous.
– Hum, OK. Et laquelle ? demanda Théolinda avec surprise et appréhension car personne ne s’approche impunément des graves et aigus de la chanteuse américaine.
– Il a dit Emotions.

Théolinda connaissait la chanson. Mieux, tout le monde connaissait cette belle chanson de Mariah Carey mais personne ne la chantait. Ce chant était de l’ordre de l’inchantable à cause de ses notes aiguës que Théolinda avait parfois approchées à quelques demi tons près. Ce n’était pas le genre de chanson à chanter en pleine soirée, surtout s’il y a du monde, d’abord parce qu’elle n’est pas aussi remuante que les ambiances africaines de ces heures-là, et ensuite parce qu’une fausse note n’est jamais écartée. Et puis elle ne se sentait pas très en forme. Elle avait comme une fatigue qui pouvait bien être de la lassitude, une sorte de blasement ; la routine. Non, personne sur terre ne peut chanter ce truc, se dit Théolinda. Elle leva l’œil sur le public puis s’imagina qu’elle cesserait d’être respectée le jour où elle chanterait off key sur ce podium. De loin, elle vit MBA lui sourire. Que lire dans ce sourire goguenard du milliardaire ? Moquerie ou incitation ? Elle prit le pari.

– Oui, je vais chanter, dit-elle bravement. Puis elle souffla à l’oreille du DJ de lui programmer l’instrumental.
– Chérie, rien ne t’y oblige, dit Olalékan, essayant de lui faire changer d’avis.
– Mon Olalékan chéri, quand je te le promets à toi, je le réalise toujours. Alors je te le promets.
Quelques minutes après, le DJ annonça :
– J’ai le plaisir de vous laisser en compagnie de Théolinda qui va nous interpréter la chanson la plus difficile de Mariah Carey, l’une des plus difficiles au monde ; il s’agit du titre « Emotions ».

Le public ébahi attendit l’extraterrestre qui voulait oser se faire mal sur cette chanson culte.

C’était bien courant de tomber sur des plaisantins qui choisissent de devenir la risée d’un soir en chantant des chansons qui les dépassent.
Et Théolinda monta. Les guitares fricotèrent dans leur jeu franc, enlevé, rythmé. Elle se plaça au milieu de la piste, affichant une assurance qui avait l’air visiblement travaillée. Les lumières augmentèrent d’intensité. Bien qu’elle sût le chant par cœur, elle avait l’œil rivé au moniteur vidéo devant elle, afin d’éviter une mauvaise surprise. Au karaoké, une erreur ne se rattrape pas. La salle se tut du coup, espérant plus le désastre que le triomphe.

A propos de Habib Dakpogan 18 Articles
Écrivain béninois, lauréat du prix "Président de la république" 2015 avec le roman "PV salle 6".

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