Le centième discours – Habib Dakpogan

A quand une femme présidente de la république au Bénin ? Dans quel état sera le pays en tenant compte de la parallèle évolution des effets du réchauffement climatique et des TIC en 2059 ? Et enfin, au centenaire de l’indépendance du Bénin, quel sera l’état des lieux au plan social, économique et démocratique ?

Autant d’interrogations auxquelles, avec sa plume intransigeante et sans langue de bois, Habib Dakpogan, dans la cinquième nouvelle, Le Centième discours, de son livre Etha Contest, recueil de nouvelles, Editions Plurielles, Cotonou, 2015, 259 pages, répond avec une satire qui ne saurait laisser l’observateur et témoin lambda de l’évolution de la démocratie béninoise indifférent.
Nous sommes en 2059. Soit un an avant la célébration du centième anniversaire de l’accession du Bénin à la souveraineté internationale. Le pays, à tous points de vue, était agonisant : bouleversements climatiques, crise alimentaire sans précédent, crise énergétique, avancée dévastatrice de la mer, … La population avait faim et en avait marre des harangues des politiciens. L’armée, décidée à se servir de son ultime recours face à la gestion funeste des civils au sommet de l’État : se débarrasser du pouvoir en place par un putsch. C’est dans cette situation socio-politique tendue que la Présidente d’alors, lors du quatre-vingt-dix-neuvième anniversaire, devrait prononcer le traditionnel discours marquant l’événement. Depuis son élection en 2056, elle apprêtait pour le centenaire ce fameux discours. Mais vu le niveau de la tension sociale, « elle était obligée de ne plus attendre une année encore avant d’annoncer ce qu’elle comptait faire de son peuple (…) C’était ce premier août 2059 qu’il fallait tout jouer. Quitte ou double. » Ce discours, tant en prélude à sa lecture, faisait jaser tant son contenu avait surpris plus d’un : marcheurs, militaires et groupuscules de militaires qui s’apprêtaient à descendre la première citoyenne. Mais hélas ! Si elle est consciente du mauvais coup qui se prépare par ceux-là même chargés d’assurer sa sécurité, elle ne s’est pas moins apprêtée en se trouvant un féticheur pour garder la vie sauve. Dans ses mots, elle a d’abord fait un rappel des faits historiques ayant marqué les différentes étapes de la vie politique du pays du premier août 1960 au premier août 2059 en passant par les révolutions de 1972 et de 1990. Ensuite, sans retenu, elle satirise la grammaire de cette démocratie qui est à l’origine des conditions miséreuses dans lesquelles se trouve le pays. Puis enfin, elle ose annoncer des dispositions qui ont surpris admirablement tous ses auditeurs et même les hommes en uniforme. Cela n’a pas pour autant empêché les putschistes à faire leur besogne. Sauf que de leur échec, elle s’en sort plus glorieuse.
Mon avis
C’est un truisme que de vous dire que cette nouvelle est l’expression d’une plume élégante, libérale alerte et d’un fin observateur des saisons politiques de la sous-région. Trois éléments m’ont scotché dans cette nouvelle :

  • Il y a d’abord la finesse dont a fait preuve l’auteur dans le choix des personnages. Autant qu’ils sont, du principal aux secondaires, chaque personnage fait allusion à une personnalité politique. S’il n’est pas une représentation caricaturée de son répondant réel, il allude à une conception idéologique ou politique. Nous sommes au Bénin. Il y a très peu de femmes qui aspirent à la fonction présidentielle. Et une simple lecture des différents résultats des scrutins permet d’écarter toute hypothèse de confier la magistrature suprême à une femme. En tout cas, pas pour cette génération d’électeurs. Mais ici, dans Le centième discours, on a affaire à une femme présidente. Mieux, son portrait comparé à celui de la plus combattante des femmes candidates aux présidentielles que le Bénin ait connue est assez expressif. L’auteur l’appauvrit suffisamment de tout ce qu’on lui connaît en disproportion, tout ce qui la distingue dans la vie réelle. Il va même la dépourvoir du moindre trait de femelle. Ce n’est que telle que décrite qu’une femme a pu convaincre l’électorat béninois. Il en est de même pour le nom. Lyse Dogbé. L’ajout d’une voyelle ou un petit jeu d’anagramme fixe mieux le lecteur. L’humour dont fait preuve l’auteur, un  des éléments que les huit textes de ce recueil ont en commun, n’enlève rien au sérieux du sujet abordé.

 

« C’était en effet une petite femme noiraude, dotée d’une absence de fesse remarquable, d’une poitrine d’adolescent chétif, et munie d’autres attributs tout à fait particuliers : un crâne rond, menu comme un point d’enfant, rasé sans le moindre artifice, prolongé par un front altier, martial, enveloppant presque entièrement deux minuscules lumières perçantes empreintes d’une aride sincérité, presque animale, et qu’on était obligé de prendre pour ses yeux faute de mieux, deux petites oreilles méthodiquement dépourvues de bijou, deux lèvres grasses déjà rouges sans maquillage – elle n’en mettait d’ailleurs jamais – un sourire sans affection dévoilant un large fossé entre ses deux incisives supérieures légèrement proéminentes sans être totalement des crocs, et une ténacité inaltérable surtout lorsqu’elle s’attaque bravement à la loi fondamentale non écrite appelée corruption.
Les qualités physiques de Lyse Dogbé avaient largement milité en faveur de son élection en 2056. Elles avaient en effet grandi son estime auprès de l’électorat féminin, puisque les femmes n’eurent aucune raison d’être jalouses. Beaucoup d’entre elles la prenaient d’ailleurs pour un homme, elle n’en était pas loin, tout bien considéré.« 

  • Ensuite, les éléments témoins de la parallèle avancée des effets du réchauffement climatiques, les crises économiques et de la technologie confirment  qu’il n’a pas écarté la réalité dans sa fiction. A maintes reprises, il fait allusion au « visiophone » qui serait un appareil de télécommunication aux capacités avancées et qui remplaceraient nos traditionnels téléphones portables.
  • Il y a enfin cette belle allégorie de « la boule dans la bouche » des citoyens qu’il a utilisée pour dénoncer les interprétations faites de la liberté d’expression en démocratie.

« La pagaille durera jusqu’en 1972, où les militaires mirent fin à la récréation en instaurant le silence. Les Béninois ne pouvaient pas parler. Le pouvoir leur avait placé une grosse boule dans la bouche. Il marchaient en bandes comme des moutons. Ils allaient où on leur demandait d’aller. Et ce n’était jamais au bon endroit. Mais le pouvoir, à force de trop s’élargir, eut tort de trop leur demander. Oui, il leur demanda de manger en silence alors que la nourriture était finie. Ils comprirent qu’on leur demandait de se jeter à la mer. Ce jour-là, ils se soulevèrent et renversèrent le pouvoir.
Le nouveau pouvoir, celui de 1990, leur soutira la boule de la bouche et ils crièrent hourrah démocratie. Puis, droits de l’homme, libertés individuelles, liberté de presse, liberté de culte, liberté de s’épouser entre hommes, liberté de s’épouser entre femmes, liberté de marcher dans la rue dès qu’une loi est votée, dès qu’un décret est pris, liberté, liberté…liberté de faire l’amour sur les bancs publics. Ils ont même institué la liberté d’aller en grève trois jours par semaine, donc de se reposer 20 jours par mois, et être payés trente jours. En d’autres termes, ils ont légitimé la liberté de paresse, c’est-à-dire, la liberté de sous développement … Le pouvoir comprit alors que ce n’était pas une bonne idée d’avoir soutiré cette boule de la bouche du peuple. »

Autant vous l’avouez enfin : toutes les huit nouvelles du recueil ont le mérite d’être bien écrites. Tout y est pour retenir l’attention du lecteur. La sagacité à la plume n’est pas l’apanage de tous ceux qui s’essaient au métier d’écrivain.

Ne lisez pas que Etha contest, mais je vous recommande simplement tout Habib Dakpogan. Vous n’allez pas regretter!

Un mot sur l’auteur

Habib Dakpogan est un écrivain béninois aux casquettes multiples. Titulaire d’un master à l’École Nationale d’Administration et de Magistrature en administration des ressources humaines, il est à son quatrième ouvrages dont deux romans (Partir ou rester… l’infamante république, Éditions Ruisseaux d’Afrique, 2006, Cotonou -169 pages et Pv Salle 6, Star Éditions, Cotonou, 2013), un recueil de nouvelles (Etha contest, Éditions Plurielles, Cotonou, 2015, 259 pages) et un recueil de poésies (Dessins de silences, éditions Venus d’Ebène, décembre 2017). Il est également artiste chanteur.

L’Observateur anodin

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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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