LES TOURMENTS D’UN RÉGIONALISTE

 

À
Marie Hougbeme Dandjo, ma mère

Écoute au loin ce chant d’un coucher de monde
Requiem de nos étoiles éteintes et refrain d’un monde assassiné
Dont tous tiennent le scélérat poignard ensanglanté
Que dynamisent nos actes immondes
Il ne faudra désormais que toi
Pour que partout la paix fasse loi.

A l’invite, le jeune étudiant se leva de nouveau mais sa honte le retint tout de suite. Depuis le matin, avant le drame, ou plutôt avant que le mal ne s’empire, il avait compté au bout des doigts et des orteils (puisque les doigts ne suffisaient pas à faire l’affaire), toutes les mauvaises conduites à bannir de ses habitudes, sans s’étonner que les doigts et orteils joints aient manqué à leur tour de faire l’affaire. Il s’était alors levé, tout groggy, pour vérifier si la porte du voisin était ouverte. Oui, mais comment aller le voir ? Depuis ce matin, il ne faisait que tourner dans sa chambre. Quelques fois, il faisait de furtifs pas vers la chambre de ce dernier, hésite un peu, et retourne, éhonté.
Maintenant, il regarde, ahuri, tout tourner autour de lui. Tout avait commencé par un léger vacillement, un haut-le-cœur innocent pour enfin enfanter un tourbillon impétueux.
Course. Les lattes tremblent. Les solives aussi. Course vertigineuse de tout ce qui peut mouvoir ; tout ce qui jadis perdait toute mobilité. Une table qui fuit. Une chaise qui disparait. Tout. Fuir pour être ici, à sa gauche, là à sa droite, ou encore ailleurs. Tout tremble au-dessus de sa tête, et -pis- sous lui. Même sa petite chambre. Lui-même tremble. S’exhale de ses lugubres narines et sa gorge, une odeur rancie qu’on dirait de compost, venant de très loin de lui : de ses viscères. Pourtant, de la chambre voisine monte le fumet docilement agressant d’une délicieuse nourriture. Un fumet provocateur qui l’embaume, pourlèche ses babines, s’agrippe à ses papilles gustatives, lèche les parois de ses narines pour descendre goulûment dans le pharynx. Et toujours le disque tourne. Et la table, et la chaise, et les souliers…tout. Tout vibre de l’un de ces fameux tremblements apocalyptiques. Même ses yeux participent à ce tournis. Une giration effrénée. Fut-il sitôt frappé d’un horrible daltonisme ? Certain. Car, ses yeux ne percevaient le jour qu’en berne. Ses oreilles cornent. Ses boyaux sifflent. Ils sifflent après mille entrelacements.
Un milliardième coup d’œil sur le téléphone. Rien ni personne n’a pensé à lui. Malheureux, qui l’appelle à l’heure-là. Il lui aurait vociféré tant de choses dans les oreilles comme si celui-là était à l’origine de son mal. Tout de même, il aurait hurlé enfin : « A l’aide, je me meurs ». Tout à coup, le téléphone s’alluma. Un message. Il tend le cou, lut : « batterie faible, extinction ».
Faut-il hurler ? Pas question. Son estomac s’en charge ainsi que le battement de son sang à ses tempes. Un gargouillement, un sifflement aigu d’un serpent intérieur. Un serpent monstre qui monte, à force de siffler au fond de lui, la cheminée, démange les intestins, l’estomac, monte à la poitrine, au-dessus du thorax, risque sa tête dans la trachée aorte. Il examina encore : la porte du voisin était ouverte ! Sa mémoire se charge du reste.
Ose
Lève-toi
Un pas encore un pas
Ose sonner le glas
De tous les anciens impairs
Que par mépris ont semés nos pères
Lève-toi, oui lève-toi
Romps cet abîme entre vous mitoyen
Maintenant lève-toi : la solution est là-bas

Malgré le tournis, il décida de se lever. Ses mollets ne tiennent pas. Ils vacillent. Ils tremblent. Ils trinquent dangereusement. Mains posées sur la table tremblante, qui pourtant fuit, il fit un premier pas. C’en est assez. Il faut du souffle. Assez de force pour progresser, poser le deuxième pas. Encore un, deux… Sa main balaya le vide devant lui pour s’agripper à la porte. La porte, elle aussi ! Putain. Elle va céder ! Mais elle tremble ! mais elle court !
Abandonnant le rebord de la porte, il se laissa enfin choir sur le plancher. Famélique corps rongé, laminé à l’excès par le mal intérieur. En un clin d’œil, il revit, en scène regrettable, ces mains enfiévrées qui, quelques mois plus tôt, quand il allait quitter Porto-Novo pour s’installer à Parakou où les études l’appelaient, se balançaient de toute leur énergie vigoureuse pour lui souhaiter un bon voyage. A ces images de mains frénétiques s’ajoutent les anciens murmures ; ces sentences qui ont toujours guidé ses pas jusqu’alors : « tu y vas pour étudier, et rien d’autre. Fais attention à toi et surtout à ces hommes du Nord. » ; « les études d’abord ». C’est la parole des aînés : la suivre avec tact, c’est la consigne. Même s’ils sont maintenant très loin, leurs sentences restent et morigènent qui les transgresse. Et il l’a bien respectée, cette règle à lui formulée. Même si la réalité en est autre. A son arrivée à Parakou, on (comme on connaît on dans son rôle de fieffé calomniateur), on lui a aussi dit : « ils sont bons mais quand on leur rend visite, ils ont toujours quelques choses à susurrer dans leur langue, en vous toisant, pour enfin s’esclaffer à l’unisson ». Pourtant, depuis son installation, il les a plusieurs fois vus, ces fameux hommes à craindre, s’asseoir en famille autour d’un unique bol, où chacun puise sa part, l’avale sans craindre nul regard. Il a même entendu dire qu’en ces moments, quiconque pourrait s’arrêter et manger avec eux, dans le même bol. Ah ! S’il pouvait voler pour se rendre à Porto-Novo sur l’heure, il irait corriger quelque chose ; non pas courir tout nu dans toute une ville pour crier eureka comme s’il avait redécouvert la poussée d’Archimède, mais révéler sa découverte quand même. Oui, il irait clamer, comme une réplique à ce qu’on lui a ordonné : « les hommes d’abord et le reste après ». Mais, ce n’est pas encore le moment. Du moins c’est le moment des vertiges !
Encore la rengaine, cette ritournelle circonstancielle.
Ose penser en premier
Cette infirmité d’esprit
Cyclone de tous les ennuis
Qui vous nuisent depuis des années

Il sait qu’il faut se relever. Seul corps meurtri ne le savait pas. Obéir à une pensée fortuite n’était pas son attribut. Quelque abattu qu’il ait pu se révéler, même la moindre cheville désobéirait à l’ordre de tenir lieu de potence à cette masse chancelante de chair scandant les comptines de ses hostilités ethnocentriques inculquées et longtemps gardées et dansant la dense danse des retombées de ses rebuts. Se lever. Aller voir le voisin. Qu’irait-il lui dire ? Lui. Oserait-il lui dire qu’il y a trois mois que ses parents n’ont plus pensé à lui ? qu’il y a trois jours que rien n’est tombé sur sa langue en dehors de sa propre salive ? que tous ses amis du Sud sur lesquels ils avaient toujours compté sont déjà tous retournés à Porto-Novo ? Et ç’aura été la première fois qu’ils se parlent. Depuis des mois. Des mois de promiscuité. Promiscuité sans accointances. Des mois qu’ils se trouvent claustrés dans cette location qui longe la clôture de l’université nationale de Parakou. Le crime de l’autre, c’est d’avoir appartenu à une ethnie autre que la sienne. Et son crime envers l’autre, c’est d’être du Sud, de ne pas venir du Nord, de Kérou comme lui. Un abîme. Un gouffre profond dans l’histoire, cette lie. Une montagne de haine qui installe depuis des décennies ces deux parties du pays dans une horrible guerre froide. Une montagne qu’il s’appliquera plus tard à raboter pour niveler les parois de son cœur et en panser les anfractuosités.
Ose. Lève-toi…
Il pourra peut-être se traîner à quatre pattes pour aller voir son voisin. Les muscles se relâchent. Ses nerfs nerveux ne veulent point se plier. Est-ce lui qui le veut ? Le régionalisme l’aura voulu. Le régionalisme ! Lui. Un mot des maux qui l’aliènent. On en veut à l’autre non pas pour un méfait qu’il aurait commis mais pour le fait qu’il soit sur la diagonale, un point de la ligne différentielle. Et la question, on le sait. Pourquoi cette région-ci est développée que l’autre ? Pourquoi un tel Président était venu de ce pôle-ci non pas de l’autre ? Alors, les mains pourtant innocentes agissent à étoffer le peloton de haine qui les confond. Les mains innocentes qui élisent et s’étonnent de l’élu, non voulu. Le nominé au lieu de l’élu, pense-t-on.
Mais ose ! Mais lève-toi !
Encore cette dictée opiniâtre de sa mémoire, qui l’incite à l’action comme le ferait à tout béninois pur sucre une stridulation polyphonique de zinli. Un déclic dans sa tête. Un rien du tout, une bonne idée qui lui vient d’instinct en tête. Il s’est rappelé son réservoir de gari: il l’avait oublié là, depuis ce jour où, voulant puiser une quantité à délayer, il y avait trouvé des cafards, en décomposition. Maintenant, il a farouchement faim. Les cafards ne l’empêcheront pas de manger son gari. Même s’il faut le manger avec eux. Ou manger les cafards plutôt.
A défaut de se tenir sur les mollets, il se cabra sur ses bras. A quatre pattes, il se traîna jusqu’au bocal, son réservoir de gari, le long du mur. Une plongée de main. Un regard fantomatique. Il a compris. Les souris l’ont devancé, elles ont vidé son gari. Il a faim ! il a soif !
Il resta prostré contre le mur, ce mur qui tremble, qui danse les airs de la famine. Maintenant, il est convaincu qu’il n’a plus la force de se traîner jusqu’à la porte de son voisin. Si seulement il avait encore la force de hurler son nom ! Son nom ? Il se rend compte qu’il ignorait même jusqu’à son nom.
Il se mit alors à prier, prier pour qu’un hasard conduise les pas de son voisin vers lui. Son voisin dans sa chambre…et ce sera aussi la première fois ! Mais qu’il vienne ! Il se mura dans un silence profond. Même ses viscères observaient ces minutes de silence méditatif. Silence pour une prière sérieuse. Quand son voisin sera là, pensa-t-il, il ne lui dira pas en premier qu’il a faim, qu’il a soif, qu’il se meurt. Il lui dira tout simplement, comme si de rien n’était : « mon frère, et si on s’aimait ? ». Et si on s’aimait sans différence de régions, d’ethnies, de race, de culture ? Et si on s’aimait sans rien considérer au monde qui soit pré-ju-gé ? Et si on s’aimait sans considérer l’histoire ? S’aimer tout simplement. S’aimer comme un poisson aime son eau.
Prie. Vas-y, prie.
Les yeux sévèrement fermés, il continuait sa prière intérieure. Le vertige croissait ; cependant, il n’abandonna pas la prière. Et, tout doucement- ô grands Saints- des bruits de pas lui parvinrent. Des pas qui semblaient venir vers lui. Un triste sourire força ses lèvres. Il sourit. Se mit à compter les pas. Un, deux, trois, quatre, cinq…. Un, deux, trois, quatre…Un deux, trois… Un, deux. Et, tout brusquement, il arrêta de compter, replia ses jambes, y croisa ses bras, y posa sa tête ; tout calmement, se mit à pleurer. Il a compris. Il a compris que ce qu’il prenait pour bruits de pas n’était que le crissement des aiguilles de sa montre murale.

Théophile Sèwanou VODOUNON, in Le remariage de mon père.

A propos de Théophile VODONON 1 Article
Je suis Théophile VODOUNON, étudiant des Lettres Modernes à l'université d'Abomey-Calavi et suis passionné de la littérature et tous les arts où l'esthétique se réclame. Je suis également écrivain,  poète, et comédien; lecteur-correcteur.

2 Comments

  1. Belle histoire, avez vous écrite.
    Cette guerre, vous l’aviez dite.
    C’est un conflit très froid,
    Mais qui donne aussi le froid.
    Une guerre vraiment régionale.
    Pourquoi ne pas arrêtez ce mal ?
    Beau texte, cher Écrivain.
    Je valide avec un air serein. 😊

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