[Les voyagistes ] – Pelphide Tokpo ou de la psychologie des acteurs de l’émigration clandestine

Trois trublions de personnages : Aklassou, Marx et Nougloyi ; chacun sûr de son jeu qu’il dissimule bien aux autres. Les trois à l’intérieur des quatre murs d’un bureau de fortune abritant une agence au nom drôlement prometteur : AGENCE AU REVOIR LA MISÈRE. Prometteur pour les Africains désespérément accrochés à leur rêve d’émigration en Occident. Voilà le décor dans lequel évoluent les trois personnages de la pièce théâtrale « Les voyagistes » de Pelphide Tokpo (in Collectif, Au nom de tous ces cons, recueil de pièces théâtrales, Cotonou, Editions Plurielles, 2017) ; trois personnages que le lecteur/spectateur croit connaître jusqu’à la dernière scène où le masque de chacun d’eux tombe. Il s’agit en effet d’Aklassou, le patron d’un réseau de passeurs qui se font appeler des « voyagistes ». Son agence dit fournir aux candidats à la migration « trois packages » (lisez : offres) de services pour les conduire jusqu’en Europe : le package  Silver, le package Gold et le package Diamand :

  • le package  Silver regroupant « le voyage et l’option ‘’RF’’ » c’est-à-dire « Regroupement Familial » qui donne au client candidat à l’émigration « la possibilité de se voir rejoindre là-bas en Europe, par n’importe quel parent dès qu’il le souhaite ; ceci par les soins de l’agence » (p. 227) ;
  • le package Gold, c’est le package  Silver plus « le kit Sauvetage » composé « des gilets de sauvetage en cas de noyade, des ballons gonflables » et « le kit Protection » comprenant « une protection contre les morsures de serpent » « parce que tout au long du voyage, le client aura à passer par des forêts et surtout le désert du Sahara » « dont les serpents sont nerveux » (p. 228) ; un anti-morsure du serpent qui s’obtient en avalant « une de ces graines sorties tout droit de la savane africaine » (p.228) ;
  • le package Diamand offre « un kit Assurance à l’Africaine » (p. 230) fait d’une poudre protégeant « des attaques aux couteaux des coupeurs de route ou des videurs de poches » (p. 230), « d’un Tilas anti-balles, le Fifobo, un talisman à presser avec une formule de téléportation pour se mettre à l’abri des terroristes. » (p. 231). Sans oublier le code « Pluie Express » qui permet d’attirer même en plein désert la pluie à partir d’une combinaison de feuilles.

Voilà le drôle de prestation que proposent des vendeurs d’illusions à des Africains qui préfèrent justement vivre d’illusions face à la vie aride à laquelle ils sont confrontés du fait de l’incurie et de l’égoïsme de leurs dirigeants. Et c’est à raison que Nougloyi, répondant à la question de savoir pourquoi il s’envole du « rafiot national » (p. 242), affirme : « Lorsqu’un pays pisse sur vos rêves et vous troue l’horizon, il n’y a qu’un seul honneur qu’on puisse lui faire : le quitter ! »

Rien n’émousse la détermination des Africains (à l’image de Nougloyi) à s’envoler du « rafiot national ». Pourtant « les voyagistes » ne font pas la fine bouche lorsqu’il s’agit d’expliquer à leurs clients le parcours périlleux à effectuer avant d’atteindre le continent de l’« Espoir », l’Europe. « La première partie du voyage, avertit Aklassou, la traversée du ‘’berceau de l’humanité’’, se fera avec différents moyens de transport. Nous allons recourir à un moyen de transport aussi vieux que le monde, les pieds. Puis alternativement, recourir à des taxis-motos, des camions, des wagons de train, des bâchées. » (p. 245) Ceci pour atteindre « le maghreb, le territoire des jeunes nerveux. » (p. 245) Là, commence la deuxième partie de la mésaventure. « Sur les côtes de la Lybie, continue Aklassou, on vous fera prendre un bateau. Les compères de métier de ce côté-là ont le secret pour nous dégoter toutes sortes de bateaux. Parfois même, ces bateaux méritent le nom d’ « Arche de Noé » avec le nombre de migrants à leur bord. » (p. 247) Voilà exposé tout le parcours périlleux devant mener à la porte de l’Occident. Un parcours auquel survivre serait une gageure. Mais on dirait que le feu qui chasse les migrants de leurs pays d’origine est plus brûlant que celui qu’ils traversent pour se rendre en Occident.

Une plume plongée dans la psychologie des acteurs de l’émigration vers Occident

Le drame de la migration est plus que jamais d’actualité avec ses statistiques exponentielles de morts essentiellement africains. Les medias occidentaux en font leurs choux gras. Mais plus on montre des milliers de migrants noyés dans la méditerranée, des cercueils recueillant des cadavres, des migrants clandestins chômeurs, affamés, victimes de racisme ou matraqués par des forces de l’ordre, plus les Africains s’accrochent à leur rêve de migration. Que se passe-t-il alors dans la tête des Africains qui n’en démordent pas d’aller se suicider pour nourrir gratuitement les requins ? Telle est la question que Pelphide Tokpo tente de répondre. Ceci en interrogeant la psychologie des deux parties prenantes de ce phénomène : les passeurs qui se font appeler « voyagistes » et leurs clients. Et on se rend compte que les seuls dindons de la farce dans ce trafic restent les candidats à la migration car les passeurs ne font que leur vendre cher le rêve de l’Occident en les plumant. Ces passeurs qui connaissent le chemin qui mène vers le paradis occidental, qui en connaissent le coût, qui savent comment éviter les risques du voyage, mais qui préfèrent vivre dans l’enfer que fuient leurs compatriotes. Ils approuvent que « mourir comme un chien dans son propre pays n’est pas une bonne mort » (p. 249), mais ils y restent quand même en encourageant les autres à aller « mourir comme un chien » ailleurs sous prétexte qu’ils les « aident à sortir de la misère » (p. 257). Malheureusement, leurs clients sont loin de mettre leur bonne foi et leur générosité en doute car ce paradoxe ne s’inscrirait, à leurs yeux, que dans la logique de l’adage du cordonnier mal chaussé. Et la ruse des passeurs est si affinée que leurs clients n’ont d’autres choix que de leur faire confiance une fois qu’ils ont franchi le pas passant de la volonté à la décision. Ceci dans la clandestinité absolue : migrants clandestins chez des passeurs clandestins pour un voyage clandestin. Il n’est donc pas étonnant que le « voyagiste » en chef, Aklassou, ne se soit pas douté du caractère suspect aussi bien de son nouveau collaborateur très serviable et dynamique, Max, que de son client Nougloyi. Lesquels ne sont dans son agence que comme des espions.

Le fin mot de l’intrigue

« Qu’en un lieu, qu’en un jour, un seul fait accompli tienne jusqu’à la fin le théâtre rempli. » Ainsi se définit, selon Boileau, la règle des trois unités qui sert de fondement au théâtre classique (Cf. Annexes, Corneille, Le Cid, éd. Larousse, 1990, p. 182).

L’ossature de la pièce de Pelphide Tokpo ne déroge pas à cette structure classique bien que ne comprenant que deux scènes, donc deux grandes parties :

  • l’unité de lieu : les locaux de l’agence AU REVOIR LA MISÈRE ;
  • l’unité de temps : aucune indication de temps mais l’action est tellement rapide qu’il n’y a aucun doute qu’elle n’excède pas une journée ;
  • l’unité d’action : l’organisation d’un voyage clandestin vers l’Europe.

 Et l’auteur a si parfaitement réussi son jeu que non seulement le lecteur/spectateur ne s’ennuie pas mais l’effet-surprise lui est garanti. Ainsi, bien qu’après la phase de l’exposition, le nœud n’est pas clairement identifié, on se rend compte que c’est un choix de l’auteur de maintenir le lecteur/spectateur dans le doute, dans le suspense jusqu’au dénouement. Et ce n’est qu’au dénouement qu’il voit qu’il est était dans le même attrape-nigaud que Aklassou et que Max et Nougloyi, sans se connaître et sans le savoir, jouaient pour la même cause. Ce qui révèle tout le charme de l’intrigue et l’esprit inventif du dramaturge.

A propos de Colbert Tatchégnon DOSSA 1 Article
Cobert Tatchégnon DOSSA est professeur de lettres dans les lycées et collèges du Bénin. Il est auteur de deux autofictions publiées aux éditions Plurielles.

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