Mémoire du chaudron – épisode 24

Jean Djossou était un personnage au caractère bien trempé. Il a fait fortune dans l’imprimerie et beaucoup d’employés qui ont eu maille à partir avec lui en ont gardé quelques souvenirs physiques plutôt dissuasifs. Il n’hésitait souvent pas, au besoin, à régler ses contentieux à la dure, à l’ancienne, comme un garçon, à coup de poings. Son entrée dans le yayisme contrebalança profondément l’influence de Tunde dans le monde de l’imprimerie. Quand il fut démarché pourtant la première fois par un groupe de jeunes activistes de la zone de Akpakpa, conduit par Macaire Johnson, il les refoula sèchement, subodorant un coup tordu des services du Colonel Hounsou-Guèdè dans le but de faire bloquer ses règlements de factures déjà en souffrance au trésor. Il reçu plus tard la visite du pasteur Michel Alokpo dont le discours lui parut suffisamment persuasif pour le décider à organiser à son domicile un grand « dîner de prière » rassemblant tous ceux qui comptaient dans les milieux de l’Ueeb. Yayi n’était-il pas avant tout, membre de cette église ? Le discours qu’il prononça ce soir-là et qu’il avait déjà rôdé dans beaucoup d’autres milieux, fit mouche. « Si vous me dites d’y aller, j’irai. Si vous me dites de laisser, je laisse. C’est vous ma vraie famille ». Ce n’était pas loin de la démagogie, mais tout le monde s’en félicita. Ces fausses humilités qui ont meublé tout le discours politique de Yayi ont joué un rôle majeur dans l’adhésion des grands électeurs et du bas peuple. Les populations sont peu enclines en effet, à élire celui qui leur paraissait le plus apte à diriger le pays, elles sont plus sensibles aux postures d’humilité et de vulnérabilité. Et il en sera encore ainsi pendant très longtemps.
Djossou n’était pas venu au Yayisme pour jouer les figurants. Il en donna d’ailleurs le ton par un zèle qui déstabilisa durablement certaines structures qui se voulaient faîtières des mouvements de jeunes yayistes. Et la première qui en fit les frais, fut l’Inter-Mouvements pour le Changement, IMC-YANAYI que présidait Benoît Degla et qui bénéficia d’une villa Arconville généreusement mise à disposition par un Colonel des douanes, en l’occurrence Chabi Faustin qui fit plusieurs crises de dépression plus tard quand Yayi le rangea au palais dans le placard des oubliés, promouvant James Sagbo et consorts. Entre deux réunions houleuses de IMC-YANAYI qui vivait déjà des intrigues de jeunes activistes comme Naimi Souleymane, Sylvestre Adongnibo, Prosper Gnanvo, Mesmin Glèlè, Aimé Sodjinou, Mickaël Saïzonou et j’en oublie, le directoire de IMC-YANAYI se  retrouvait souvent dans le bureau de Benoît Degla à la société de transit et de consignation « Al Woudjoud » à Zongo pour échafauder à l’infini des  stratégies d’occupation du terrain et surtout les meilleures répliques à l’UFPR de Edgard Soukpon que Yayi eu l’idée de mettre en compétition avec nous. En plus, ce Benoît Degla n’avait pas son pareil dans la connaissance des maquis de Cotonou et environs. C’est pour dire qu’il savait joindre l’utile à l’agréable. Et cela légitimait davantage son poste de président.  Le leadership politique ici, c’est surtout et avant tout cela. Pleurez si le coeur vous en dit, ça n’y changera rien.  IMC-YANAYI entra donc très rapidement dans le viseur de Djossou qui, à défaut de l’inféoder, décida de l’affaiblir en lançant un mouvement concurrent: le FRAP. Ce mouvement politique devenu plus tard parti politique, n’avait donc au départ strictement rien à voir ni avec Chantal, ni avec Marcel de Souza. Mais Djossou avait un flair presqu’infaillible et son premier chef d’œuvre de pirouette politique était d’avoir réussi à être originaire de Porto novo en 2001 quand, croyant Adrien Houngbedji favori, il fit tourner ses machines à plein régime pour lui, et de se retrouver ensuite originaire de Savè avec des références bien appuyées sur Tchaourou maintenant qu’il croit Yayi gagnant.
Il avait beau avoir son tempérament irascible, j’appréciais Jean Djossou et il me le rendait bien. Le déjeuner quotidien qu’il institua à son domicile devint rapidement le point d’attraction d’un noyau de yayistes auquel s’ajoutaient régulièrement des visages examinés et jugés dignes de prendre place à la table du Seigneur. Les discussions politiques qui suivaient ces déjeuners généralement de bonne facture, pouvaient parfois durer toute l’après-midi. A moins que , comme ce jour-là, Djossou ait un programme qui lui tienne à coeur. Il avait de l’entregent et voulait que je le sache. Il voulait que je l’accompagnasse à l’État-Major général des forces armées béninoises au camp Guezo. Le Général Mathieu Boni, m’avait-il dit, était son frère et il tenait à discuter avec lui du projet politique dans lequel il était désormais si résolument engagé. Je sautai donc dans sa voiture « Camry » et une quinzaine de minutes plus tard, nous étions dans la cour de l’état-major. J’attendis en bas, dans la voiture et Djossou monta dans le bloc administratif. Quand il réapparut une demi-heure plus tard, il était nettement moins enthousiaste. J’étais pressé de savoir ce qui avait pu le refroidir à ce point. Il finit par rompre le suspens en m’informant qu’il avait été à deux doigts de se faire éconduire par son « frère », le Général Mathieu Boni lorsqu’il aborda les perspectives politiques de 2006 en évoquant le nom de YAYI. Le Général, qui portait fraichement ses deux étoiles, fit mieux en lui enjoignant de se mettre en retrait de cette affaire qui ne lui inspirait rien de sérieux. J’en fus aussi fort ému. Mais Djossou qui était une machine à idées, passa rapidement l’éponge sur cette mauvaise passe dès notre retour à son domicile. Il avait une idée dont il voulait que nous discutions à trois, lui, le pasteur Michel Alokpo et moi. Je n’étais certes pas membre du FRAP, mais je  pouvais, à cette étape de sa création, être associé à toutes les discussions y afférentes. Djossou passa un coup de fil à Michel Alokpo qui ne tarda pas à se présenter au volant de sa minuscule  voiture Peugeot 206 de couleur rouge. Djossou nous fit rapidement part de son idée en machouillant de temps en temps avec nervosité sa lèvre inférieure avec ses dents supérieures. Il voulait faire parrainer le FRAP par Chantal de Souza. L’idée me parue si saugrenue que je j’éclatai bêtement de rire. Ah oui, l’avenir me montra effectivement que j’avais ris bêtement. Mais j’avais une connaissance de Chantal que ni Djossou ni Alokpo n’avait. Et je ne voyais par quel miracle elle aurait été en mesure de parrainer le FRAP si déjà elle-même ne croyait pas au destin présidentiel de son mari. Alokpo évaluait silencieusement la proposition. Je le savais d’une intelligence très vive, capable de flairer à distance les opportunités.  » Non Tiburce. Ne ris pas comme ça. Non c’est pas bon », me dit Djossou passablement agacé mais ne se laissait pas déstabiliser. Puis il enchaîna : « n’oublie pas que si son mari devient président, c’est elle qui sera Première dame du Bénin hein. Tiburce, il faut qu’on la récupère « . Alokpo hocha doucement la tête en signe d’approbation.  » je ne suis pas contre votre proposition, DG » répondis-je, « mais dans ce cas il y a du travail, car je doute qu’elle en soit intéressée ». Le pasteur Alokpo qui s’était déjà aussi frotté aux aspérités de Chantal, soutint ma réserve, puis émit une proposition lumineuse :  » il faut qu’on fasse une descente sur le terrain avec elle. Si ça se passe bien elle prendra goût « .
Ça tombait bien. Macaire Johnson, Albert mon frère aîné et moi avions un programme de descente sur Ouidah. Yayi nous y envoyait prendre langue avec un mouvement de jeunes dont il avait reçu plusieurs fois l’invitation à son bureau à Lomé. Djossou qui était un homme spontané, saisit aussitôt l’idée au vol et proposa qu’on y associât Chantal.  » Pas de problème si vous réussissez à la décider, DG », avais-je conclu sur un ton de défi.
J’eu bien tort. Moins d’une semaine plus tard, une délégation composée de Chantal de Souza, Albert Adagbè, Jean Djossou, Michel Alokpo et moi, s’ébranlait en direction de Ouidah à bord de deux voitures. Chantal, Michel Alokpo et moi étions dans la première voiture, une Mercedes ML flambant neuve que venait d’acheter Jean Djossou et dont lui-même avait pris le volant. Albert et Macaire suivaient derrière, dans une « Carina 3 ». Comme dans un rituel du vodou Tôhossou, nous reconduisions Chantal de Souza à sa source. Nous allions la doter politiquement. Les rideaux se levaient sur une nouvelle Première dame.
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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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