Mémoire du chaudron – épisode 25

Ouidah s’offrait à nous, simple et mystérieuse. Glexue, la cité des kpassè, porte océane de l’ancien royaume du danxome avait donné déjà plusieurs premières dames au Bénin. Et nous voici entrain de lui en réclamer une nouvelle. Dans cette Mercedes ML qui venait de franchir le poste de contrôle policier de « vaseho » à l’entrée de la ville, l’ambiance était calme. J’étais assis devant, à côté du conducteur, Jean Djossou. Le pasteur Michel Alokpo était assis avec Chantal sur la banquette arrière. Ah ce sacré pasteur Alokpo! C’était le genre de personnage difficile à classer. Son titre de pasteur ne faisait pas l’unanimité dans le milieu évangélique. Il lui était pêle-mêle reproché de ne tenir son titre d’aucun institut théologique, de n’avoir aucune assemblée régulièrement à sa charge et d’avoir déjà divorcé sans scrupule. Mais toutes ces accusations se faisaient exclusivement dans son dos. Car l’homme avait une capacité de nuisance que personne ne voulait tester. Ceux qui lui ont déjà cherché noise parmi les pasteurs évangéliques avaient dû rapidement ranger les armes et signer forfait. Il tient de son long activisme au sein des structures de base du Prpb, un sens aiguisé des intrigues mais aussi des arrangements et des compromis. Je ne me souvenais plus des circonstances de notre première rencontre. Mais une amitié s’était rapidement installée entre lui et moi. Il avait toujours une information de bonne source pour moi par rapport à l’évolution du baromètre politique dans le milieu évangélique. Son enthousiasme naturel lui ouvrait toutes les portes en effet. C’est d’ailleurs  lui qui décida Chantal à s’engager pour ce retour à la source.
A l’entrée de la ville, nous ralentîmes pour laisser passer la voiture « Carina 3″ car c’était Macaire Johnson, ce massif quadragénaire qui maîtrisait le terrain. C’était lui qui savait qui était qui et qui faisait quoi politiquement dans cette ville de Ouidah où il avait servi plusieurs années en temps que professeur de mathématiques.  C’était un ami d’amphi de Albert, mon frère aîné. Mais depuis qu’il avait mit son énergie parfois débridée au service du yayisme naissant, nous étions devenus plus que des frères. A la seule force de la conviction, il avait réussi aux côtés de yayistes véritablement de la première heure comme Macaire Bovis, Akan Yaya, Paul Fagnide, Abou Idrissou, Habib Baba-Moussa, Eulalie Adjagba, Germain Zounon, le commissaire Michel de Dravo, à faire de Akpakpa une ruche du yayisme. La plupart de ces noms ne vous disent peut-être rien, et c’est normal. Il me paraît cependant bon et juste de passer également le nom de ces héros méconnus à la postérité. Car tels des prosélytes  » Témoins de Jéhovah  » , ils avaient, sans moyens, prêché Yayi de porte à porte à Akpakpa, avant que ne naissent opportunément plus tard des mouvements comme « Maman Yayi « . C’est aussi lui, Macaire Johnson que Yayi surnommait affectueusement « bulldozer », qui m’amena démarcher feu Aladji Diallo, une des figures emblématiques de la ville de Ouidah. La rencontre qui eût lieu au Centre de Promotion de l’Artisanat à Cotonou se soldat par un frustrant échec. Aladji Diallo qu’on disait agent des services de renseignements passa le plus clair de la séance à essayer de nous convaincre de la volonté du Général Kerekou de garder le pouvoir au-delà de l’horizon 2006.
Notre premier point de chute fut le quartier  » massehouè  » au coeur de la vieille ville. Raymond Gbedo, un jeune activiste, y avait regroupé une cinquantaine de femmes, de jeunes gens et de personnes âgées. Dans cette salle trop exiguë qu’il dit avoir louer spécialement pour en faire le quartier général du yayisme à Ouidah, il n’y a plus aucune place libre. Il a fallu créer un passage pour atteindre les sièges réservés aux hôtes de marque que nous étions. Notre disposition sur nos chaises, en face du public, était telle que Chantal se retrouvait en position centrale. Jean Djossou et moi l’encadrions. C’est Raymond Gbedo qui, le premier, prit la parole pour planter le décor. « Merci d’avoir enfin accepter de venir nous rencontrer » commençat-t-il. L’introduction qu’il fit était un plaidoyer pour la ville de Ouidah, laissée pour compte depuis les indépendances malgré le nombre de cadres qui en sont issus. Selon lui, il était temps que la ville prenne ses responsabilités au plan politique, ce qui justifiait leurs démarches à l’endroit du président de la Boad. Djossou se leva, prit Chantal par la main et lui demanda de se lever. Elle se leva et nous fîmes de même. Dans un fongbe peu glorieux, il lança en soulevant le bras de Chantal comme on le fait pour un boxeur victorieux :  » est-ce que vous connaissez cette belle femme ? « . Un murmure indécis se fit entendre dans la salle. Puis Djossou continua, l’air malicieux :  » …qui connaît ou a déjà entendu parler de Monseigneur Isidore de Souza? ». Un bref moment d’hésitation puis un courant d’enthousiasme envahit l’assistance. Des « …ah c’est le visage en effet… !  » fusèrent pêle-mêle en fongbe.  » En tout cas, finit Djossou, je n’en dirai pas plus pour le moment. C’est votre soeur, c’est votre fille. Et elle reviendra vous présenter quelqu’un de très précieux. Quelqu’un qui est désormais un des vôtres à cause d’elle « . Raymond Gbedo encouragea un début d’applaudissements qui contamina bientôt toute la salle.  » je lui passe la parole. Elle va, de sa propre voix, vous dire un mot « , finit-il en baissant avec précaution le bras de Chantal. Celle-ci sortît péniblement de sa timidité puis, dans un fongbe dont l’accent me parut plus scandaleux que celui de Djossou et intercalant français et vernaculaire dans la même phrase, déclara :  » Mes soeurs, mes pères, mes mères. Vous avez dû deviner pourquoi notre papa qui m’a présentée, a évoqué la mémoire de Monseigneur Isidore de Souza. Je suis en effet sa nièce. Chantal de Souza est mon nom. Et mon époux s’appelle Yayi Boni ». Une salve d’applaudissements secoua à nouveau la salle. Chantal se fit brève en terminant :  » comme l’a dit notre papa, je vais revenir vous le présenter dans les règles de l’art « .  » Pas de soucis, nous sommes ici », lança quelqu’un d’une voix si enrouée qu’elle suscita l’hilarité générale. L’organisateur de la séance vint s’accroupir devant Djossou et à trois avec Macaire Johnson, ils échangèrent des chuchotements auxquels la petite sacoche en cuir de Djossou donnait une  toute autre importance. De toutes les façons la séance était terminée et il fallait « renverser le siège »… Nous enchaînâmes avec une autre séance au quartier Gbènan. Elle fut de la même facture: Djossou, Chantal, évocation de la mémoire de Monseigneur Isidore de Souza, je reviendrai vous présenter mon mari, puis la petite sacoche en cuir pour lever la séance ou … »renverser le siège » !
Il était environ 15 heures lorsque nous prîmes le chemin du domicile familial de Chantal, pour un casse-croute. Le domicile était un enchevêtrement de bâtiments d’où n’émanait curieusement aucun signe de vie. Nous dûmes patienter près d’un quart d’heure devant le grand portail avant qu’un quadragénaire, en culotte, ne surgisse derrière nous, haletant, un grand trousseau de clés à la main. C’était un des frères de Chantal. Il dirigeait le collège privé d’enseignement que le prélat avait fondé à Ouidah de son vivant. C’était lui qui gardait la maison, tous les autres s’étant émancipés vers des horizons plus ou moins lointains.
Le déjeuner eu lieu au premier niveau d’un des nombreux bâtiment déserts de la maison. Nous y accédâmes en fil indien par un étroit escalier en terre de barre stabilisée. L’ambiance du déjeuner était bon enfant. Le pasteur Michel Alokpo, blagueur infatigable entretenait la bonne humeur. Eh oui, Chantal était de bonne humeur. C’était la première fois que je la voyais ainsi. Et ça lui allait si bien. Le « ablo » aux poissons frits qu’elle avait envoyé par glaciaire depuis Cotonou était excellent. Elle se chargea personnellement des services. Quand vint mon tour et qu’elle remplit mon plat à ras-bol avec en plus le sourire,  je ne sus plus exactement quoi penser d’elle. Chantal serait-elle donc manipulatrice à ce point ?…
(A demain ✋🏾)
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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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