Mémoire du chaudron – épisode 27

Tout compte fait, nous n’avions plus tellement le choix. Il nous fallait relancer ce satané Distel. Il était le seul capable de relayer sans état d’âme dans son journal, les images si agressives du cadavre de cette fillette allongée au bord d’une piscine qu’on disait être celle du château de Houngbédji à Adjina. La diffusion de ces images par mailing avait produit les effets escomptés. Plus de 400 adresses dont on peut supposer qu’au moins le tiers était actif. A côté des images montées dans photoshop avec un Yayi roupillant, bouche ouverte, en pleine réunion, celles qui apparaissaient depuis quelques heures sur l’écran des ordinateurs des propriétaires des adresses e-mail retenues, étaient l’arme absolue. Nous étions dans la proportion d’une grenade lacrymogène contre « Little Boy », la bombe atomique lâchée sur Hiroshima. Mais nous n’étions pas encore à l’ère des Androïds, et le besoin de relayer les images par un tabloïd se faisait sentir. Je savais que ce serait un pari risqué pour les directeurs de publication dont la quasi totalité était en contrat de non agression avec toutes les chapelles politiques.

Par ailleurs, un directeur de journal contacté à cet effet aurait immédiatement lancé l’alerte. Nous n’avions plus qu’une seule vraie possibilité de diffusion : Distel Amoussou. C’était le seul vrai « tolègba » en activité dans le monde de la presse écrite privée et pour qui, les scrupules étaient signe de faiblesse. Il m’avait déjà roulé dans la farine. N’empêche! Je me retrouvai à son bureau de Zogbo avec une clé USB dont je m’assurai de transférer personnellement le contenu sur un des ordinateurs vétustes de sa rédaction. De toute façon, il ne se préoccuperait pas de lire le texte. Quand j’eus fini, je lui demandai de « voir le reste » avec Charles. Il tint parole cette fois-ci et le lendemain matin, une large photo de cadavre barrait la Une de son journal. Je fis, par mesure de prudence, le tour de quelques kiosques à journaux pour m’assurer de l’effectivité de la parution et de la mise en circulation du journal « PANORAMA ». Il n’avait pas changé un mot au texte et peut-être même, ne l’avait-il pas lu…

La communication du candidat Houngbedji était envoyée dans les cordes et elle investissait désormais tout le reste de son énergie dans des démentis qui ne firent qu’augmenter l’intérêt du public pour cette affaire de  » sacrifice humain ». Et bientôt, les images de Yayi dormant et sous lesquelles était inscrite l’accroche  » candidat dormidor » disparurent progressivement des feux tricolores de Cotonou. Nous avions remporté la partie. Ce que nous étions par contre loin d’avoir remporté, c’était le défi du dépôt des dossiers de notre candidat dans les délais fixés par la CENA et qui  expiraient dans un peu plus de 24 h, alors que nous n’avions plus aucune nouvelle de lui.  » Il est allé se préparer « , conjectura malicieusement quelqu’un. Se  » préparer  » sans se soucier de préparer son dossier ? Cela sortait de l’entendement. Une réunion de crise se tint rapidement dans la salle de la cellule de communication autour de Charles Toko qui devenait de plus le pivot des conciliabules, depuis qu’il était allé tancer Issa Salifou « Salé » sur le plateau de Canal 3. C’était l’expression d’une audace qui l’installa durablement dans l’estime des militants yayistes et de tout le gotha politique qui soutenait « l’homme de Tchaourou ». Avaient pris part à cette réunion de crise et d’urgence, Ahamed Akobi, Saka Lafia, André Dassoundo, Charles Toko et moi. L’heure était grave et nous étions dos au mur. Le certificat de résidence ne posait pas un grand problème  car nous pouvions l’obtenir facilement chez le délégué de cadjehoun qui faisait déjà partie des yayistes, malgré les pressions et rappels à l’ordre discrets mais fermes de la RB. Comment donc obtenir en moins de 24 heures, le casier judiciaire à trois colonnes dont la demande ne pouvait être faite que par le titulaire ? Comment l’obtenir dans un contexte de lourdeur administrative dans un délai aussi bref? Comment le convoyer ensuite sur Cotonou dans ce même délai sans qu’il ne connaisse  aucune avarie en route? Et comment faire signer le dossier de candidature alors que le candidat lui-même n’était plus joignable ? Le sort semblait décidément s’acharner contre cette candidature après le remuant épisode de la loi de l’exclusion. D’abord, il fallait commencer par le plus dur: le casier judiciaire. Charles se proposa de prendre le chemin de Parakou le lendemain au petit matin. Mais le problème n’en serait pas pour autant réglé s’il fallait compter sept heures de route. La probabilité qu’il y arrive à l’heure de pause de la mi-journée était grande. Dans ce cas, il faudrait alors attendre 15 heures, la réouverture des bureaux sans oublier l’incivisme de certains agents qui pouvaient simplement ne pas répondre présent au poste dans l’après-midi. Et tout ceci, c’était sans compter avec d’éventuels problèmes mécaniques sur le chemin. L’évaluation de la situation était en notre défaveur. Nous étions impuissants. Il fallait que quelque chose se passe. Il fallait la main de Dieu…

Soudain, une idée traversa mon esprit. Lumineuse. Divine. J’avais beau être originaire d’Abomey que je regagnai en 1991, je n’en étais pas moins natif de Parakou. Mon père y avait passé la quasi totalité de sa carrière de chauffeur et nous y étions tous nés. Et n’eussent été le profond chauvinisme aboméen de mon père et surtout, son autorité indiscutable sur nous, le dendi eût été la langue parlée chez nous à la maison. C’était en effet la première langue que nous comprenions tous avant de comprendre le fongbé, puis le français. Et à part mon frère aîné Albert et moi, tous les autres s’étaient naturellement et définitivement incrustés dans cette ville. Je pensai aussitôt à Marguérite, ma soeur aînée immédiate.  Elle avait pris le tempérament enthousiaste de ma mère et savait ouvrir n’importe quelle porte dans l’administration locale parakoise. C’est d’ailleurs à elle que je m’en remettais pour l’obtention en urgence des copies de mon acte de naissance, d’extraits de mon casier judiciaire. Elle serait parfaite pour aller le lendemain matin retirer au tribunal de Parakou, le casier judiciaire à trois colonnes de Yayi. Elle en avait le cran, l’entregent et les réseaux nécessaires. Je partageai rapidement ma proposition qui soulagea profondément l’assistance. Charles prendrait donc le chemin de Parakou au petit matin et n’aurait plus qu’à retirer le document chez Marguérite, une fois sur place. Je l’appelai sur place et elle fut très heureuse d’avoir enfin un rôle valorisant à jouer dans cette affaire. Quand elle m’appela le lendemain à dix heures, mon triomphe était total. Elle avait réussi en distribuant du « beau-père »,  » beau-frère », « belle-mère » et  » belle-soeur » à gauche et à droite dans l’administration du tribunal, à obtenir séance tenante, et en plusieurs exemplaires, le casier judiciaire à trois colonnes de Yayi. En reprenant la route de Cotonou dans l’après-midi avec le trophée, Charles me fit au téléphone un discours aux allures testamentaires et qui reflétait bien son sens inné du sensationnel et du faussement dramatique. « Ti *R* buce , me dit-il, je reprends comme ça le chemin de Cotonou avec le casier judiciaire de Yayi Boni. Si quelque chose m’arrivait en chemin, sache que ta soeur Marguérite en détient encore une copie que vous devez alors immédiatement trouver le moyen d’envoyer à Cotonou ». Bien entendu, il ne s’était rien passé en chemin et Charles était rentré à Cotonou autour de 22 heures. Mais pendant que son chauffeur de circonstance revenait à Bar Tito après l’avoir déposé à son domicile à Akpakpa, la 4×4 percuta si violemment le muret du terre-plein  central de l’autoroute au niveau de PK 6, qu’elle devint définitivement irrécupérable. Le chauffeur s’en sortit indemme et Charles ne manqua pas d’en faire une lecture à la gloire de ses attirails mystiques. Le casier judiciaire était  donc désormais en mains sûres. Quant à ma soeur , elle garde encore en sa possession jusqu’à aujourd’hui les copies demeurées chez elle.

Mais un autre problème se dressait devant nous en cette veille de clôture des dépôts de candidature. Un problème gigantesque, insurmontable. Un problème infranchissable : comment obtenir la signature de Yayi ?

Tiburce ADAGBE

 

A propos de Observateur anodin 195 Articles
Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

Soyez le premier à commenter

Laisser un commentaire