Mémoire du chaudron – épisode 29

Chabi Zakari Félicien était dans tous ses états. Il était directeur général du Trésor et jusqu’à 17h, il ne voyait personne passer à sa caisse pour le paiement et le retrait de la quittance obligatoire sur le dossier de candidature. Ahamed Akobi finit par donner suite à ses appels incessants en le rassurant. La quittance avait été bien retirée, mais à la recette-perception de Jéricho en face du marché Saint – Michel. Le dossier était d’ailleurs totalement prêt. Tout était bouclé et le cortège s’ébranla bientôt en direction de la CENA. La délégation était conduite par le professeur Jean-Pierre Ezin qui était l’œil du renard de Djrègbé, Albert Tevoedjrè dont le PNE, parti national ensemble, était, avec le NCC de François Tankpinou, les premiers soutiens politiques ouverts de Yayi dans l’Oueme. Jean-Pierre Ezin, cet après-midi là était accompagné de Ahamed Akobi, André Dassoundo, Saka Lafia, Macaire Johnson et bien évidemment Charles Toko. J’étais resté à Bar Tito bien que n’ayant plus rien de particulier à y faire. L’ambiance bruyante des militants qui allaient et venaient, l’écho parfois sourd de la musique dehors, à l’entrée du siège, me laissaient songeur. Si tout ce monde insouciant pouvait savoir ce qui venait d’être éviter. Je repensai à tout ce parcours qui, finalement, aurait été vain. Quatre ans de réunions plus ou moins secrètes, de voyages de jours comme de nuits sur les pistes les plus improbables du pays. Quatre ans de rencontres, de contacts. Quatre ans de meetings. Un condensé de parcours et d’expériences qui, de toute évidence, étaient largement au dessus du jeune trentenaire que j’étais. Le Bénin s’était présenté à moi, de façon inespérée, dans toute sa nudité. J’avais parcouru tous ces moments aux côtés de Yayi Boni comme si j’étais aussi candidat aux élections présidentielles. J’avais vécu intensément les grands moments de joie, de doute et de désespoir. Et dans ces moments de doute, je m’accrochais à ce songe prémonitoire que je fis en 2002 et dans lequel le visage du Général Kerekou se transforma sous mes yeux en celui de Yayi que je n’avais encore jamais vu physiquement et dont le journal « Le Progrès » venait, sous l’insistance de Serge Loko, d’annoncer le destin présidentiel. J’avais une foi inébranlable en mes songes de sorte qu’il m’étais souvent arrivé assez souvent dans mon cursus scolaire et universitaire, de voir en partie le corrigé-type d’une épreuve qui se présentait à moi le lendemain, dans les moindres détails. Au Bepc comme au Bac, j’avais suivi la proclamation de mes résultats avec une frappante précision avant même le début des épreuves. Cela avait évidemment ses mauvais côtés qui me torturaient souvent quand le songe étais mauvais et que je devais voir se dérouler un drame inéluctable. C’était de l’irrationnel certes, mais c’était infaillible pour moi. Avec Yayi, j’avais alors vu le Bénin du jour, mais aussi celui mystérieux des mille et une nuit. Et parlant de ce Bénin des nuits, je  n’oublierai pas de si tôt celui que nous fit découvrir Chabi Zakari Félicien, chez lui à Toui.

C’était à l’occasion de l’une des dernières tournées préélectorales que nous fîmes dans le nord des collines, plus précisément dans la commune de Ouesse. Partis de tchaourou en début d’après-midi, nous eûmes notre premier meeting dans l’agglomération de kilibo. Dans la cours de l’école primaire publique, noire de monde, la fierté nagot fut au coeur de tous les discours, certains allant jusqu’à maudire tout locuteur de la langue tchabè qui ne se rangerait pas derrière la candidature de Yayi Boni. Et ils étaient en effet très rares, à penser comme Amos Elegbe, que la nébuleuse Yayi n’était qu’un trompe-l’œil, un ballon de baudruche qui se dégonflera très vite. C’est dire que le soutien de l’aire culturelle tchabè à la probable candidature du fils du terroir était ferme et dense. Après l’étape de kilibo qui ne prit fin qu’à la nuit tombée, notre délégation qui s’allongeait désormais au fil des jours, mit le cap sur le petit village de Ikemon. Même enthousiasme, mêmes malédictions proférées à l’encontre des « traitres » à la cause tchabè. Notre entrée dans le chef-lieu Ouesse, eu lieu au-delà de 23 heures à cause surtout de l’état défectueux des voies. Car l’arrondissement de Ouesse souffrait de tout. Elle ne disposait ni d’électricité, ni d’eau courante, et la voie d’accès principale n’était pas des plus confortables. Benoît Degla qui nous y accueillit dans la modeste maison du peuple éclairée à l’énergie d’un groupe électrogène, planta le décor en énumérant les doléances de sa terre. La foule compacte qui veilla jusqu’à tard dans la nuit pour écouter ce Yayi dont les calendriers étaient une denrée de choix, applaudit à tout rompre les promesses de cet homme qui s’engageait à ne jamais oublier ses frères mahi de Ouesse dont un des  » dignes fils », en l’occurrence Benoît Degla faisait partie de sa garde rapprochée. La dernière étape de cette tournée fut Toui que nous atteignîmes autour de deux heures du matin. Le ronronnement des moteurs de la dizaine de véhicules qui formait notre cortège, réveilla la population qui, lasse d’attendre depuis 16 heures, s’était assoupie. Après un rapide arrêt dans la villa de Chabi Zakari Félicien, nous nous ebranlâmes vers le lieu du meeting. Mais au lieu d’un meeting classique, ce fut à une véritable démonstration des réalités mystiques du peuple tchabè que nous assistâmes. La foule, réveillée s’excitait comme si elle voulait se racheter d’avoir entre-temps cédé au sommeil. La place du village, éclairée par quelques timides lampes néon, bruissait des roulements du tambourin – parleur que les anglophones désignaient plus justement sous l’appellation de  » talking drum ». Albert, Macaire et moi avions pris siège derrière Yayi. Les roulements du tambourin s’intensifièrent aussitôt. Trois personnes, masquées et habillées en peau de bêtes, s’élancèrent au milieu de la scène, poussant des cris stridents, imitant différents oiseaux ou mammifères. Ils sautaient, virevoltaient avec furie, mimant des scènes de chasse, puis venaient se prosterner devant Yayi en prononçant d’interminables incantations dans un langage inconnu. C’étaient la société secrète des chasseurs, très réputée dans cette aire culturelle. Ils furent bientôt suivis par des femmes d’un certain âge, décharnée, dansant nonchalamment en balançant le corps à gauche et à droite. L’écho sonore du Daïbi, ce rythme rituel fédérateur des tchabè, envahit alors l’espace, sous cette voûte céleste sans étoiles. Puis un chasseur s’élançait à nouveau, fougueux, faisant des transes et poussant des cris d’animaux si perçant que j’en avais la chair de poule. Il faisait le tour de la scène puis finissait dans une bruyante allégeance à Yayi. Quand à quatre heures du matin, nous reprîmes la route pour Tchaourou, j’avais l’impression d’avoir vécu une nuit avec le monde des esprits. Et ce n’était certainement pas faux.

Bientôt une demi-heure que la délégation était partie à la CENA. Je rappelai Macaire Johnson pour avoir des nouvelles. Tout se passait bien. Mais mon interlocuteur rappela et me demanda de replier sur Cadjehoun. « Tiburce, le président vient de joindre Dassoundo. Il est à cadjehoun depuis quelques minutes et tient absolument à faire bénir le dossier par un groupe de pasteurs ». J’en croyais à peine mes oreilles. N’était- ce donc là que ce qui l’intéressait ? Je foncai en direction de Cadjehoun…

Tiburce ADAGBE

 

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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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