Mémoire du chaudron – épisode 34

Je commence cet épisode de mes chroniques en disant ceci à mes frères et anciens confrères journalistes : il n’y a strictement aucun avenir pour vous auprès d’un homme au pouvoir si vous ne pouvez pas vous présenter autrement que « journaliste ». Dans ce  métier certes noble, mais où l’indigence matérielle pouvait  parfois induire la disette morale et éthique chez certains de nos confrères, votre ascension vous exposera très vite à l’aigreur et à la jalousie de ceux qui ne comprendront jamais pourquoi c’est vous et non eux. Et même s’ils sont minoritaires dans la corporation, l’enzyme de leur venin sera suffisamment puissant pour vous mettre sur le grille et transformer votre séjour dans l’antre du pouvoir en enfer. C’est aussi que le titre de journaliste, dans ce milieu, tel que je l’ai connu signifie à peu près  » un truc en attendant mieux « . Dans ces conditions, un titre de conseiller à la communication du président de la République devient le maximum imaginable que l’on puisse vous donner. Il s’agit évidemment d’une vue totalement erronée, injuste et frustrante.
En raccrochant donc le téléphone ce soir-là avec Yayi, un sentiment d’indignation, puis d’humiliation m’envahit. Je savais que Yayi avait une mémoire émotionnelle assez rigide et que la première impression que vous lui laissez, restait durablement même si les causes étaient démantelées. C’était la première fois qu’il me sollicitait pour un genre d’exercice aussi sensible que la rédaction d’un discours. Mais puisqu’il n’avait déjà jugé utile de me le demander  directement, un intermédiaire dont j’ignore à ce jour l’identité, ne me trouva pas à la hauteur de la tâche. Je n’étais après tout qu’un journaliste , c’est à dire  » un truc en attendant mieux « . Les choses étaient désormais sérieuses et il fallait solliciter quelqu’un à la hauteur. Un ou deux coups de fil plus tard, j’appris que l’auteur de la proposition de discours était l’éminent professeur de lettres qu’on ne présentait plus, en l’occurrence Roger Gbegnonvi. Vérité ? Intox? Toujours est-il qu’à ce moment précis, rien ne tenait face à mon amour propre blessé. Je n’étais certes qu’un journaliste, c’est à dire  » un truc en attendant mieux « , mais je savais que je n’avais à rougir devant personne dans le maniement de la plume. Ceux de mes anciens camarades de classe au CEG1 de Parakou dont je sais qu’ils sont très nombreux à suivre mes chroniques, savent que comme eux, je suis passé par de bonnes mains. Je pensai à Blaise Djihouessi qui découvrit la flamme de la prose en moi et l’entretint avec passion et amour. Je pensai à Louis Tambamou qui m’insuffla la soif inextinguible de la littérature classique. Et que dire de Félix Dossou qui, en Première et en Terminale au lycée Houffon d’Abomey fit pendant longtemps de ma note en dissertation au baccalauréat session 1993, un sujet de fierté personnelle ? Mes camarades de classe savaient que si mes professeurs donnaient si souvent lecture publique de mes copies de composition en français et en philosophie, ce n’était pas tant parce que j’étais un génie. Mais j’avais appris à faire parler mon âme, sans enflure ni pédantisme. Je n’étais pas un technicien froid de la langue, je m’efforcais à en être un musicien, de sorte que la symphonie de ses cliquetis insonores me rendait plus heureux que la récitation de règles d’orthographe et de grammaire qui ne fut jamais ma passion, mais sur laquelle on me prenait rarement en faute. Plus tard, mes années universitaires furent passées dans l’insouciante compagnie de mes confrères de Radio Univers dont Hervé Djossou et Ahmed Paraïso pouvaient témoigner de notre passion commune pour le beau texte, les meilleures attaques et les plus belles chutes. Nous avions l’assistance débonnaire des aînés dans le journalisme comme Ange Hermann Gnanih et Georges Amlon. Cette génération d’étudiants passionnés que nous formions sous la houlette de Samuel Elidjah, Doucis Aïssi, Serge Prince Agbodjan et j’en oublie, étaient loin d’être les moins brillants dans nos différents amphithéâtres. Mon chemin rencontra ensuite   un as du calembour , Édouard Loko, qui fut le seul patron que j’eus dans le journalisme, ce  » truc en attendant mieux  » dont l’image me collera à la peau tout au long de mon séjour à la présidence de la république. Je serai jamais en effet qu’un jeune journaliste. Surtout après le quiproquo de ce soir. Pourtant en ce début d’année 2006 et en cette veille de cérémonie solennelle de déclaration de candidature de Yayi, j’avais déjà un respectable BAC+ 5 depuis deux ans au Département de Géographie et Aménagement du territoire. Je parle du vrai BAC+ 5, à l’ancienne, obtenu en amphi, pas celui des nombreux Master commerciaux qui inondèrent plus tard les rues de Cotonou. Mais ça, peu de gens le sauront pendant le temps que je passai à la présidence de la république. Pour tout le monde là, je n’étais qu’un jeune journaliste qui devrait déjà s’estimer heureux de se faire hisser Conseiller technique par la mansuétude du président  Yayi. Certains jours, je me sentais vide, inutile, parvenu. Je n’entamai le long chemin de ma propre guérison que maintenant, quand un concours de circonstance me fit reprendre la plume et que votre enthousiasme, chers lecteurs, me fit reprendre confiance en moi. Je compris que l’ancien Tiburce ADAGBE était toujours là. Je m’en sens chaque jour heureux, grisé, réhabilité. Le pouvoir l’avait pourtant brisé.
Le professeur Gbegnonvi n’était pourtant pas n’importe qui. Ce tresseur habile des cordes de la rhétorique était une icône, un baobab. Mais en s’essayant à la rédaction de ce discours, il s’était simplement laissé piéger. Yayi, en voulant me confiant cet exercice, ne me faisait pas un honneur. Il savait qu’il fallait être chargé de tout ce qu’ensemble nous avions vécu, pour l’écrire. Mais quelqu’un jugea qu’il fallait mieux que le journaliste trentenaire que j’étais et qui exerçait un  » un truc de métier  » en attendant mieux. Le vieux Gbegnonvi eût pu être certainement mon professeur si je me fus inscrit en linguistique ou en lettres modernes. Mais sur ce discours il n’était pas à sa place.
Après une nuit passable, je me précipitai tôt le lendemain matin au domicile de Yayi à Cadjèhoun. C’était le jour « J ». Ce fameux 15 janvier 2006 était enfin là. Il était matinal et cela se comprenait. Je le retrouvai dans le séjour en train d’échaffauder le plan de déroulement de la cérémonie. Il était seul et griffonnait sans arrêt sur du papier. Je compris qu’il avait bouclé l’affaire du discours et qu’il fallait passer à autre chose. Il avait un casse-tête à gérer avec ses lieutenants de la Donga. Le rôle de plus en plus visible que jouait Ahamed Akobi en étouffait déjà plus d’un parmi eux. Et pour calmer les esprits, il tenait à faire prendre la parole au cours de la cérémonie, à un autre: Soumanou Toleba. Il demanda mon avis et j’acquiescai mécaniquement, sans y réfléchir. Il demanda aussitôt qu’on l’appela. J’essayai de relancer l’affaire du discours, mais il changea plutôt de sujet avec  » non non j’ai fini par comprendre « , et me demanda le point des préparatifs au niveau de la communication. Je ne savais pas ce qu’il avait compris, car durant les cinq années qui suivront, il ne m’associa  à aucune activité à caractère intellectuel. Je portai ma camisole en bronze de journaliste, c’est-à-dire ce truc qu’on exerçait en attendant mieux. L’arrivée de Angelo Ahouanmagna au palais en notre sein en fin 2007 fut finalement une bouée pour moi. Il porta une partie de la croix  » journaliste  » avec moi jusqu’au Golgotha. C’était pourtant un homme particulièrement inspiré dans la création des concepts de communication. Mais lui aussi ne restera que journaliste. Didier Aplogan en parlera un jour… peut-être.
( A demain ✋🏾)
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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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