Mémoire du chaudron – épisode 35

Ma première rencontre avec Didier Aplogan remonte au début de l’année 2005. C’était à l’occasion de la première réunion de ce qui deviendra plus tart la cellule de stratégies et de contacts, CST. Charles Toko le convia à cette séance qui eu lieu un soir à la Cité Houeyiho, au siège du cabinet d’études du professeur John Igue. Quelqu’un nous négocia une petite salle de réunion dans cette villa au bord d’une petite ruelle sans issue, à quelques encablures de l’actuelle antenne cotonoise de la télévision privée TV-Carrefour. Ce personnage au physique enveloppé et au timbre vocal écrasé qu’il savait aggraver pour prendre de l’ascendance sur son auditoire, n’avait rien d’un grand timide, contrairement à la première impression qu’il me donna au début de cette séance qui regroupait Charles Toko, Chabi Sika Karimou, Adam Bagoudou, André Dassoundo, Didier Aplogan et moi. L’ordre du jour de la séance était vague tout comme l’était la présentation que fît Charles du nouveau venu. Nous savions globalement qu’il gérait une agence de communication et « qu’il pourrait nous apporter quelque chose ». Didier, heureusement, n’est pas un timide, et dans la présentation qu’il fit aussitôt après de lui-même, nous sûmmes que l’agence qu’il dirigeait à Cotonou avait une dimension mondiale et qu’il était aussi représentant du magazine francophone pour adolescents  » Planète Jeunes ». Ce qui le caractérisait surtout, c’était ce langage direct qui bien souvent ne portait pas de gants. Ce langage qui mettra plus tard et si souvent Yayi sur la sellette, lui coûtera de régulières mises en quarantaine. Didier planta donc le décor ce soir-là dans un style qui me prit totalement de cours. « Dans mon métier, déclara-t-il, j’ai appris à vendre des produits et non des hommes ». « Eh bien, voilà qui commence bien avec ce gros rond », pensai-je, agacé. Mais le développement que fit ensuite le nouveau venu ne manqua pas de pertinence, même si je comprenais mal le détachement qu’il affichait vis-à-vis de la dimension politique de notre séance. « Moi je ne fais pas de la politique, déclara-t-il. Et je suggère que votre homme soit vendu comme du Coca-Cola. Nous vendrons comme une marque, pas plus ». Je ne savais pas ce que pensait Charles de toute cette théorie étrange mais je me rassurais en me disant que s’il l’avait invité à une réunion aussi sensible, c’est qu’il devait avoir une certaine confiance en lui. L’idée de vendre désormais Yayi comme du Coca-Cola m’amusa et me rappela des rumeurs qui courraient alors sur cette boisson séculaire dont je ne n’appréciais pas le grand rôt que sa consommation me donnait. Yayi fera-t-il rôter les Béninois ? Je retins in-extremis cette vanne que je voulais faire pour détendre l’atmosphère. Des gens obséquieux comme Chabi Sika n’y auraient rien compris. Mais tout de même ! Ce Didier faisait fort. Il poursuivit en posant la question fatidique que Charles et moi redoutions souvent chaque fois que quelqu’un que nous démarchions, décidait de jouer strictement sur la piste de la technicité.  » Notre homme a-t-il les moyens d’une vraie campagne de communication ? « , demanda-t-il à cette petite assistance pétrifiée. Ah cette question ! Je cru bien l’avoir déjà entendue quelque part dans le bureau de Charles. » Et c’est  toujours lui qui envoie des gens qui posent ce type de question « , maugréai-je en silence. Heureusement, Didier, contrairement à Guidigbi, comprit le lourd silence que nous lui opposâmes et proposa des solutions intermédiaires, en attendant que « notre homme ne sorte les sous ». Puisqu’il n’y avait pas les moyens pour réaliser ce vaste sondage d’opinion qu’il proposait comme préalable à toute initiative, il fut décidé que chacun de nous se transforma en agent sondeur dès que le questionnaire que Didier se proposait de faire élaborer par ses collaborateurs serait prêt.  Les résultats de ce sondage d’opinions que nous nous retrouvâmes quelques semaines plus tard pour analyser et commenter, était plutôt riche et digne d’intérêt. Nous avions une perception par les sondés des principaux candidats potentiels à cette présidentielle que confirmeront les urnes un peu plus d’un an plus tard. La première leçon heureuse issue des résultats de cette enquête d’opinions était que les Béninois ne perçoivent pas les élections présidentielles de 2006 comme une confrontation entre le nord et le sud du pays. La deuxième leçon heureuse pour nous, c’était que la classe politique ne leur inspirait plus aucune confiance. Prenant un à un les potentiels candidats, ils trouvaient Bruno Amoussou rusé et pas rassurant,  Adrien Houngbedji instable et comptable de l’échec de Nicephore Soglo en 1996. Ils trouvaient Lehady Soglo sans envergure et fils à papa, Severin Adjovi apparut comme un homme d’affaires, or ils ne voulaient pas d’homme d’affaires au pouvoir. De façon surprenante, Idji Kolawole était crédité d’une bonne côte de confiance, mais trainait comme un boulet, son image d’acteur du pouvoir Kerekou. Cette bonne côte était sans doute liée au fait qu’il était président de l’Assemblée nationale au moment de l’administration du questionnaire. Si Yayi paru gagnant de cette enquête, la position des enquêtés sur sa personne reste assez mitigée. La majorité estimait ne pas bien le connaître, même si son profil de banquier du développement emportait leur adhésion. La grande conclusion du document, c’est que notre candidat était vendable. Mais quand Didier sortit sa stratégie, solidement chiffrée en CFA pour vendre son  » Yayi-Coca-cola » et qu’il ne trouva personne pour casser la tirelire, il disparu. Je ne le retrouvai que plus tard au siège de Campagne de Bar Tito , quand Charles le fit revenir pour la séance de validation du logo de notre candidat que nous eûmes avec la présence active de Patrice Talon. Mais les résultats de cette enquête commanditée des mois plus tôt, nous imposait déjà le changement comme thématique incontournable de la présidentielle de 2006.
C’est donc ce même Didier qui se retrouva au manettes de la conception des affiches géantes qui décoraient avec énergie et puissance l’auditorium du palais des sports en ce jour, 15 janvier 2006, jour « J »,  » D-Day » comme le disent les anglais. Quand de Cadjehoun, Yayi m’envoya faire un tour pour prendre le pouls de la situation, je trouvai avec émerveillement un hall déjà plein à craquer a 11 heures, pour une cérémonie de déclaration prévue pour 16 heures. J’y retrouvai Hubert Balley dégoulinant de sueur. C’est à lui que Didier qui ne se voit jamais dans les seconds rôles, confia la tâche de l’affichage. Et on pouvait dire que ce créneau allait mieux à Hubert Ballet qui, revenu échaudé du Gabon, s’essaya à plusieurs activités dont la location de véhicules, mais un succès éclatant. C’était un homme chaleureux, cet Hubert dont la compagnie m’était plutôt agréable.  Le ball du palais des sports était plein à craquer et pour gérer le flux continu des militants qui venaient à pieds des quartiers les plus lointains de Cotonou et environ, il fallut bientôt faire installer des bâches avec écrans téléviseurs dehors sur l’esplanade jouxtant le hall. Les choses s’annonçaient très bien au stade, mais se compliquaient à Cadjehoun. Un candidat annoncé pour les présidentielles de 2006 et dont Yayi avait personnellement négocié le retrait de la candidature, se rebiffait. Edgar Alia qui était pourtant prévu parmi les orateurs de ce soir, menaçait à nouveau de se porter candidat si certaines nouvelles exigences qu’il venait de faire parvenir à Yayi n’était pas prises en compte. C’était désormais une question d’heure pour l’avoir ou le perdre. Deux à trois heures pour céder ou résister à un chantage politique odieux.
( A demain ✋🏾)
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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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