Mémoire du chaudron – épisode 38

Après donc une deuxième reprise de cette aude envoûtante du jeune GG Lapino, le maître de cérémonie décida d’emblée de passer à autre chose. Le temps passait en effet et une série d’intervenants étaient programmés. Un représentant des jeunes, un représentant des femmes, des personnalités triées sur le volet, les représentants des différents partis politiques engagés derrière cette candidature puis, pour finir, le discours de déclaration de candidature. Conformément à la volonté de Yayi, c’est le docteur Soumanou Toleba qui prit la parole au nom de tous les jeunes. Ce qui ne manqua pas de susciter quelques haut-le-coeur du côté de quelques responsables de mouvements de jeunes yayistes qui n’avaient pas grand souvenir de son activisme en leur sein.
Ce choix imposé par Yayi ne manquait pourtant pas de bon sens politique. Il n’était en effet pas question de commettre la moindre erreur dans la gestion du département de la Donga qui devint l’objet de toutes les attentions depuis que celui qui était pressenti pour en être naturellement le leader, préféra une poursuite de carrière au Fonds Monétaire International à Washington, abandonnant sa troupe sans consigne claire. Une monumentale erreur politique dont les conséquences se feront sentir encore très longtemps. C’est vrai que quelques jours seulement après le départ de Abdoulaye Bio Tchane pour Washington, les leaders politiques de la Donga, sous la houlette de Ahamed Akobi, avaient fait une sortie publique à la maison du peuple de Djougou, sortie au cours de laquelle ils déclarèrent leur soutien à la candidature de Yayi Boni. Mais deux prudences valent mieux qu’une, le candidat le savait très bien. C’est pourquoi, après avoir donné des rôles majeurs à Akobi dans l’organisation de son staff de pré-campagne, décida, par précaution, de calmer d’éventuelles frustrations chez Soumanou Toleba, cet ancien membre fondateur du Rassemblement pour l’Unité Nationale et le Développement, RUND de Idrissou Ibrahima. Et puis en terme image, ce serait une erreur tactique qu’aucun ressortissant de la Donga ne prenne la parole à un rendez-vous si fondateur. Il y avait certes Wallis Zoumarou qui ne marchandait pas son soutien à Yayi, mais sa carrière politique semblait sur le déclin après son long conflit avec le régime finissant de Kerekou qu’il n’eut de cesse d’affronter à travers son frère, l’ambassadeur Issa Kpara, mettant en permanence Sèmèrè sous tension. La Donga était enfin à surveiller de près à cause de son comportement électoral qui peut être très imprévisible. On oubliait pas en effet la mémorable raclée qu’infligea Nicephore Soglo au baobab Mathieu Kerekou à Djougou et environs lors des élections présidentielles de 1996. Un score électoral que certains analystes de l’époque s’empressèrent certes de mettre sur le compte de la présence aux côtés de Nicephore Soglo, de Paul Dossou, natif de Djougou, mais ce souvenir était à prendre en compte dans la pondération des hypothèses d’adhésion  sur la seule base régionaliste à laquelle la Donga peuvait refaire la surprise de faire mentir. Et de façon générale, les dernières résistances qui s’observaient dans certains endroits du septentrion devaient recevoir un traitement chirurgical local et non une chimiothérapie générale et sans discernement qui pouvait provoquer des métastases. Nous savions par exemple que à Sinende, le colonel Soule Dankoro refusait obstinément de se mettre dans les rangs, dans l’Atacora. Nous devrions nous passer d’un jeune leader émergent comme Barthélémy Kassa, resté fidèle à l’aile du Fard-Alafia qui refusa de s’aligner derrière Yayi. La solution là par exemple fut de vider le Fard-alafia de sa substance. Dans l’Alibori, Issa Salifou et le maire de malanville, koumba Gadje entretenaient la rébellion électorale sur les bords du fleuve Niger, mais en plus des leaders d’opinion de ce département qui lui était acquis, Yayi savait qu’il pouvait compter sur une vague de sympathie à kandi et environs, les populations d’un certain âge gardant encore en mémoire, le souvenir de ce jeune professeur de mathématiques qui n’impressionnait pas seulement par sa moto Yamaha MB-100, mais surtout par sa capacité à donner ses cours sans fiches. Certains pousseraient la précision de la mémoire jusqu’à se souvenir de ce génie un peu brouillon qui trainait des traces de poudre de craie blanche sur les mains, les bras, les coudes et même parfois dans les cheveux qu’il gardait hauts et touffus. C’était en effet dans cette ville de Kandi que Yayi Boni exerça sa première mission d’enseignement. Et à l’heure de la mobilisation politique, des paramètres à priori anodins comme celui-là, peuvent jouer un rôle déterminant dans l’adhésion populaire. Ils suffisait juste d’en faire une exploitation intelligente et appropriée. Nous fîmes d’ailleurs ce genre d’exploitation un à deux ans plus tôt au lycée Mathieu Bouké de Parakou, en réveillant et en entretenant un courant de sympathie et d’émotion autour d’une journée de retrouvailles des anciens de ce lycée, cérémonie qui fut fortuitement… ou presque, placée sous le parrainage de Yayi Boni qui, bien entendu y avait fait son cursus secondaire. La quête de l’électorat ne saurait être l’affaire exclusive des accords d’appareil avec le gotha politique. Il fallait attacher mille cordes à notre arc. Ce que nous avions fait amplement.
Les discours se suivaient  dans ce hall du palais des sports qui avait désormais retrouvé une accalmie que rompait par intermittence le slogan  » …avec Yayi Boni …ça peut changer, ça doit changer, ça va changer  » suivi d’une salve d’applaudissements. Vint enfin le tour de Edgar Alia dont Yayi ne pu jamais correctement prononcer le nom plus tard. Dans sa bouche en effet, ce sera toujours Edgar AliaS avec un « s » prononcé à la fin. Il y avait de ces noms  qu’il massacrera ainsi tout le temps, malgré les habiles rectifications que nous lui apportions. Ce fut par exemple le cas de « Zinzindohoue » dont on n’entendait de sa bouche qu’un galop de syllabes. L’exercice devenait carrément périlleux  quand il devait prononcer  » Ahouanvoebla ». C’était presqu’un petit aboiement que j’entendais alors et qui, plusieurs fois, faillit me faire pouffer de rire. Mais il ne le faisait pas exprès, bien entendu, même s’il ne faisait pas non plus beaucoup d’efforts pour corriger cette tare. Revenons donc à notre Edgar Alia. Quand il vint au micro, il réclama des applaudissements que le public lui offrit de coeur joie. Dans un discours qu’il prononça avec beaucoup d’emphase, il fit longuement les éloges de Yayi sur un ton tantôt grave, tant léger et enjoué. Il expliqua que ce choix était le seul qui s’imposait à tout patriote béninois. Ce choix, dit-il, était à faire sans égoïsme et petits calculs politiciens. Puis, il conclut en annonçant le retrait de sa candidature au profit du  » cheval gagnant  » Yayi Boni. La salle se mit à nouveau en effervescence. Edgar Alia lança le slogan deux ou trois fois avant de descendre de la scène. Ce discours m’amusa particulièrement. C’était comme si je n’avais pas été témoin quelques heures plus tôt de tout ce chantage politique. Mais dans le mercato politique qui démarra juste au lendemain de cette déclaration de candidature, j’en verrai de bien plus incroyables, comme celle dont je fus un témoin abasourdi entre Séverin Adjovi, Houdou Ali et notre candidat. C’était au domicile de Séverin Adjovi, à quelques encablures de l’aéroport.
(A demain✋🏾)
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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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