Présumée sorcière – Florent COUAO-ZOTTI

Que vas-tu me donner

Ami ; vieil ami de mes nuits ?

La lune, ce soir, n’a pas lui

Et mes congénères exigent de toi

Ton sang, ton beau sang de roi

Tu viens de perdre ton troisième fils. Le premier, le deuxième et maintenant le troisième. Rassasié de douleur, meurtri d’amertume et débordant de fiel, tu tenais l’enfant sans vie dans tes bras. Dans tes abysses, il criait vengeance. Il clamait que sa mort soit lavée.

Dehors, la presse des trottoirs colportait une nouvelle sensationnelle, une nouvelle expédiente, tombant à pic, à point nommé !

Une chouette, en effet, vient d’être terrassée par une bourrasque inédite. Piquant du nez, l’oiseau s’écrasa sur terre. Et ce qui ne devrait être qu’un oiseau cassé, éparpillé, se métamorphosa en une vieille femme efflanquée au visage de charbon et d’une laideur horriblement cauchemardesque.

Subitement, une foule ! Une grande foule. Elle jasait, jacassait, scandait vengeance ! Vengeance ! Ta vengeance. Cette même vengeance que l’enfant, mort dans les mêmes circonstances que ses aînés, au lendemain d’une nuit noire de cris lugubres de chouette, te réclamait.

Alors, tu fonças tout droit sur elle, abandonnas la dépouille sur ses fragiles cuisses exsangues. « Rends-moi mon fils », lui as-tu dit. Ne réagissant pas, pétrifiée de peur, tu bondis sur elle, serras son cou ramolli de tes deux mains, solidement, encore plus fort, de manière à briser les os cervicaux. Tu serras encore et encore, de toutes tes forces. Mais, paradoxalement, au lieu que ses yeux rougissent, bondissent de leur orbite cannibale, tu y vois une joie, un sourire, comme si elle s’est nourrie de tes forces, cette vieille femme qui, tout à l’heure, s’asseyait à peine sur son séant.

Soudain ! Le ciel s’assombrit. Le tonnerre vociféra. Férocement. Une violente tempête s’enclencha, dispersant la foule badaude. Une autre chouette, précédée de trois cris, trois bons cris, en sortit et fonça tout droit sur vous (la vieille femme et toi), comme un missile dégainé par un F16. Dans la tempête, elle tournoya trois fois autour de vous, puis s’évapora. Et elle, et la vieille femme et l’enfant mort.

Tu te retrouves seul. Dans une pluie sauvage. Crue et drue. À pleurer d’une larme que tu n’arrives plus à distinguer des gouttes perçantes du ciel. Puis, de loin, tu vois la foule, revenue sur ses pas. Machettes, couteaux et objets contondants en mains. D’abord, tu y vois un soulagement, un renfort. Ensuite tu réalises dans leurs yeux une rage folle, rouge, rivée, non pas sur la vieille femme, mais sur toi. Tu n’y comprends rien, jusqu’à ce qu’enfin tu te rends compte qu’en fait, la vieille femme, c’est toi. C’est bien toi. Tu es dans sa peau. Dans sa peau flasque avec son visage effroyablement noir.

Tu as voulu t’expliquer. T’expliquer à ta femme Abiba dans la foule, te regardant avec une colère de fauve. Trop tard. La foule plongeait déjà en toi ses dards, à la grande jubilation de la chouette qui exultait :

Que vas-tu me donner

Ami ; vieil ami de mes nuits ?

La lune, ce soir, n’a pas lui

Et mes congénères exigent de toi

Ton sang, ton beau sang de roi.

La foule l’a-t-elle achevé ou a-t-elle compris la ruse de la vieille femme ? Va le découvrir dans Présumée sorcière in L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes de Florent Couao-Zotti.

A propos de Chrys AMEGAN 2 Articles
Je diffuse ma passion pour les lettres avec vous mais aussi avec les apprenants des lycées et collèges du Bénin.

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