Verre Cassé – Alain Mabanckou

Ce roman ! Il est ir-ré-vé-ren-cieux. Il ne respecte rien, même pas les règles les plus élémentaires de la langue française.
On vous a appris qu’une phrase, ça commence par une lettre majuscule et ça se termine par un point ? Verre Cassé commence par une lettre minuscule et se termine par rien, parce que comme le dit son narrateur, « la langue française n’est pas un long fleuve tranquille…, c’est plutôt un fleuve à détourner ». Ce roman est donc une longue phrase de 248 pages, avec rien que des virgules à l’intérieur, pas de point.
On craint de s’ennuyer, me direz-vous, avec les romans qui font trop dans l’originalité stylistique. C’est que vous ne connaissez peut-être pas Alain Mabanckou, ses costumes colorés et son style de Sapeur congolais. L’ennui est la chose que l’on risque le moins avec lui.
Dans Verre Cassé, il donne la parole à des personnages drôles à mourir et touchants à pleurer. Leurs surnoms déjà : le type aux Pampers, l’Imprimeur, Robinette, l’Escargot entêté, Mouyeke et enfin Verre Cassé, le narrateur. Leur point commun : tous des alcooliques, fidèles clients du bar Le Crédit a voyagé. Des épaves, ces gens que vous et moi toisons dans la rue. Pourtant ils ont une histoire, ils n’ont pas toujours été comme ça. Ils étaient père de famille, imprimeur, brillant escroc, enseignant. Ils étaient « formidables », comme le chante Stromae, avant d’entrer en collision avec la vie.
C’est Verre Cassé, l’un d’entre eux, qui nous les raconte, dans un cahier qui lui a été donné par l’Escargot entêté, patron du bar Le Crédit a voyagé. Il raconte dans une langue à la fois sophistiquée et pimentée à l’africaine.
Dans ce roman aux airs truculents, Alain Mabanckou, profite aussi de ses personnages et de leurs aventures pour tirer à balles réelles sur toutes les tares de notre chère Afrique. Il moque les discours creux d’une certaine élite africaine, qui ne fait que mimer le « Blanc ». Il décrit la méchante stupidité et de la stupide méchanceté des dictateurs africains. Il indexe la corruption et les abus de pouvoir dans certains de nos pays.
A ce sujet, un passage m’a particulièrement fait rire. Verre Cassé y liste les documents exigés, au patron du Crédit a voyagé pour l’autoriser à ouvrir son bar : « on lui avait réclamé tous les papiers, y compris son certificat de baptême, son carnet de vaccination contre la polio, contre la fièvre jaune, contre le béribéri, contre la maladie du sommeil, contre la sclérose en plaques, on lui avait demandé son permis de conduire une brouette, une bicyclette… » Ah chère Afrique caricaturée !
Verre Cassé finalement, c’est comme les longues conversations qu’on a avec sa meilleure amie autour d’un verre (cassé ou non), on y ressasse nos petits drames quotidiens de la vie ici-bas, on y critique copieusement nos dirigeants. Et ces conversations sont comme ce roman, le ventilateur de nos cœurs.

Présenté par Dolorès AMOUSSOUGA

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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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