Tremblement de corps – Hurcyle GNONHOUE : il y a comme un effet Tartuffe à un certain régime

« Une femme dans un foyer, c’est et l’amie, et la mère. Quand l’amie n’existe pas, il est difficile que l’oreiller soit conseillé » P. 33

Un drame écrit à l’encre de la témérité par une plume déliée peint, dans une satire défiant toute indifférence, un pan de la vie intime ratée d’un couple présidentiel dans un pays facilement identifiable. C’est le moins que je puisse dire de la pièce Tremblement de corps, première pièce de théâtre du recueil éponyme, publié  aux éditions Plurielles, 2012, Cotonou, de Hurcyle GNONHOUE. Ecrite en quatre souffles animés par quatre personnages, l’œuvre est le premier prix de la quatrième édition du concours nationale d’écriture Plumes Dorées.

La première dame, Mme Majoie Boya, a surpris une fois encore le Président de la République en pleins ébats sexuels avec la représentante de la Ligue des femmes à la veille de la ‘journée nationale de la féminisation des discours’. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase de tout ce qu’elle n’a que trop supporté. Pour se venger, la femme trompée décide de faire cocu son mari, monsieur le Président de la république avec Salem, un journaliste patron de magazine. Ce dernier, éminent homme de presse connu pour son engagement à défendre la cause de la gent féminine, devrait avoir une dent contre le président qui, entre-temps, a mis fin à son émission sur la chaîne mère pour des raisons arbitraires. Pour arriver à sa fin, Mme Boya prétexte de la faveur d’une interview qu’elle tient à accorder au journaliste dans sa résidence privée. Mais très tôt, l’interview prend une autre tournure : la résistance de Salem à satisfaire les désirs sexuels de la Première Dame va finir par céder aux prières, promesses et menaces de cette dernière. Coup du sort, il n’a pas été à la hauteur des attentes de la dame. Il n’a pas assuré! Il aurait voulu se racheter pour le prochain coup mais trop tard, ‘une gifle l’interrompt’.

Une satire à la Tartuffe ?

Ce n’est pas osé que de comparer cette pièce à celle de Molière intitulée Tartuffe (ce n’est d’ailleurs pas pour autant une comparaison). Si Molière fait la satire de la fausse religion et attire l’attention sur  la nécessité de séparer le pouvoir de l’Etat de celui du catholicisme, son jeune frère de plume ici, Hurcyle GNONHOUE, prend plutôt position sur une question qui est celle de la séparation de l’exercice de la fonction présidentielle (vie publique) des déviances de la personne du président (vie privée). Dans un pays où le Président prétend qu’ « entend que père de la nation il est l’amant de toutes les femmes qui s’y trouvent, que cela relève de sa juridiction », le respect de la fonction présidentielle déserte la morale.

On peut aussi se permettre, à connaître le contexte sociopolitique dans lequel était notre pays à la publication de l’œuvre, d’identifier les personnages et quelques faits évoqués à des scènes jadis monnaies courantes et à certaines personnalités de mon pays du temps d’un certain régime que nous connaissons : il y a les trois journalistes (Salem, Annick et George) qui ont tous pris par la chaîne nationale, la chaîne mère. Monsieur Boya comme Yini Boya dans la nouvelle Un piège à cons, Etha Contest, Editions Plurielles, 2016, Cotonou, d’Habib Dakpogan peuvent conduire à une même personnalité politique du Bénin. Il y a aussi la dénomination de « la journée nationale de la féminisation des discours » qu’on peut, sans risque de se tromper, identifier au 08 mars, journée dédiée à la femme. L’auteur dénonce les discours sans suite qui caractérisent ladite journée.

Bref, l’œuvre du jeune dramaturge mérite bien ce prix. Je précise que le recueil éponyme de l’œuvre d’Hurcyle Gnonhoué contient quatre autres pièces qui ont le mérite d’être elles aussi bien écrites. Il s’agit de : L’enfant du péché de Josiane DAFIA, Owo éshu ou la main du diable de Or’N’DONOUSSE, Ecartèlement de Ganiath BELLO et Sept milliards de voisins de Giovanni HOUANSOU. Après Immigritude de Jean-Paul TOOH-TOOH, Tremblement de corps est une des meilleures productions dont je recommande vivement la lecture. Lisez-la et vous m’en direz des nouvelles!

 

 

« Extraits du Quatrième souffle
[…]
Salem : Je vous fais mes excuses, Madame. Mais dites-nous d’entrée, comment vit-on dans un foyer présidentiel ?
Majoie Boya : Rien qui put être qualifié d’extraordinnaire. En m’inscrivant dans votre ligne éditoriale que j’ai lue dans le courrier, je dis que l’air présidentiel n’est pas mieux oxygéné que celui des prairies.
Salem : Nous avons vu comment le père de famille peut être impulsif et parfois incohérent, la mère de famille ne lui tient pas l’oreiller ?
Majoie Boya : Cher ami, que vous êtes habile ! Une femme dans un foyer, c’est et l’amie, et la mère. Quand l’amie n’existe pas, il est difficile que l’oreiller soit conseillé.
Salem : Pourtant la mère s’affiche en public. Ceci me permet de vous faire savoir l’avis d’un collaborateur. Derrière un grand homme se cache une femme de feu. Quand nos concitoyens trouvent que Monsieur votre mari manque de personnalité, il faut en déduire que vous êtes absente au poste. C’est ce que vous venez de confirmer.
Majoie Boya : Je vous le concède avec la nuance que j’ai choisi de ne pas être au poste.
Salem : Mais alors Madame, dans quel type de miroir se mire-t-on quand son époux Président mène une gouvernance de Tipenti. Vous connaissez bien le Tipenti, Madame ?
Majoie Boya : Vous avez de la justesse dans vos analyses. Peut-on encore se mirer. Notre propre reflet nous effraie constamment. On brise alors la glace sauf qu’il reste toujours le miroir social qui nous renvoie notre vraie face en grandeur nature.
[…]
Majoie Boya : Doit-on t’apprendre la notion de vengeance ? Venge-toi du tort que Ali t’a fait. Il t’a sauté de ton poste. C’est pour toi le moment de sauter sa femme. Elle te l’autorise.
Salem : Vous vous écoutez, Madame ? Non, je ne sais pas me venger. Mon éthique ne me le permet pas.
Majoie Boya : Lâche ! Mon corps revendique de l’activité, d’actions épiques et extatiques, tu le comprends ou pas ?
Salem : Ecoutez madame, ne me contraignez pas au suicide. J’ai aussi une vie à vivre et de manière honorable, s’il vous plaît.
[…]
Majoie Boya : Tu grandis bien en bas, à ce que je constate. Quelle fermeté ! Et pourquoi m’opposes-tu de la résistance ? »

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Ghislain GANDJONON, analyste programmeur, professeur et formateur en informatique. Mais ma passion pour la littérature me définit mieux.

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